J’aurais donc dû…

En rétrospective, le sociologue Guy Rocher avait raison de dire que le gouvernement Lévesque aurait dû battre le fer pendant qu’il était chaud et étendre les dispositions de la loi 101 aux cégeps dès le départ.

Si on ne l’a pas fait à l’époque, ce n’était pas pour des raisons de nature politique. L’opposition aurait difficilement pu être plus forte qu’elle l’a été. On parlait d’un projet de loi « nazi » qui allait accélérer l’exode des anglophones déjà provoqué par la victoire du PQ. Qu’aurait-on pu dire de plus ?

En 1977, il pouvait paraître suffisant de limiter l’accès à l’école primaire et secondaire aux seuls membres de la communauté anglophone historique. Il semblait raisonnable d’espérer que les enfants d’immigrants choisiraient en majorité de poursuivre leurs études postsecondaires en français et de s’intégrer progressivement à la majorité. M. Rocher reconnaît aujourd’hui que l’équipe de conseillers dont il faisait partie avait sous-estimé l’influence déterminante que les cégeps auraient sur l’orientation linguistique.

La solution passait par l’indépendance, croyait d’ailleurs Camille Laurin, mais elle est devenue hautement hypothétique. Il serait pour le moins imprudent de miser sur le « Grand Soir » pour assurer la pérennité du français.

Alors que Philippe Couillard assurait ne voir aucune menace même si les signaux d’alarme se multipliaient, tous les partis représentés à l’Assemblée nationale reconnaissent aujourd’hui que le danger est bien réel et qu’un redressement s’impose. Même les libéraux semblent avoir eu une illumination. La communauté anglophone, qui dénonce encore une fois une violation de ses droits fondamentaux, ne sait plus à quel saint se vouer.

Le projet de loi 96 apporte assurément des correctifs utiles. Malgré la bonne volonté du ministre responsable, Simon Jolin-Barrette, et les envolées lyriques du premier ministre Legault sur la nécessité de protéger les fondements de la nation, il n’est cependant pas question de corriger l’omission du gouvernement Lévesque.

Il faut dire que M. Legault ne sent pas une grande pression pour agir sur la question du cégep, même si 58 % des Québécois se disent d’accord pour l’assujettir à la loi 101, selon un sondage Léger réalisé en mai dernier. Un tel niveau d’approbation devrait répondre au critère de l’« acceptabilité sociale » que le premier ministre évoque constamment. Ce n’est évidemment pas son caucus, presque totalement étranger à la réalité montréalaise, qui va l’encourager à serrer la vis.

On est loin du climat d’effervescence dans lequel la loi 101 avait été adoptée. Les stratèges caquistes avaient prévu que le débat sur le projet de loi 96 lancerait l’année électorale, mais les audiences en commission parlementaire ont été largement éclipsées par la crise du système de santé et une pandémie dont on ne voit plus la fin.

De la même façon que les Québécois en sont arrivés à croire que le réseau de la santé était définitivement condamné au dysfonctionnement après d’innombrables tentatives de réforme avortées, c’est comme si la dégradation de la situation du français était maintenant considérée comme désolante, certes, mais inévitable. Que voulez-vous, dans le monde d’aujourd’hui…

Certains ont pu se réjouir du consensus intervenu entre les partis sur les grandes lignes du projet de loi 96, quitte à se chicaner sur les détails, mais celui-ci tient surtout à sa réduction au plus bas dénominateur, qui ne répond pas à l’urgence de la situation.

M. Jolin-Barrette a lu avec intérêt l’essai Pourquoi la loi 101 est un échec du chercheur Frédéric Lacroix. Son nouveau livre, à paraître le 7 octobre, lui expliquera pourquoi son projet de loi ne marchera pas non plus malgré le gel prévu des effectifs des cégeps anglais.

M. Legault aurait — peut-être — obtenu d’Erin O’Toole l’autorité sur les immigrants temporaires au Québec, dont les étudiants étrangers des collèges privés non subventionnés ; Justin Trudeau ne la lui accordera certainement pas. Ces collèges offrent en grande majorité un enseignement en anglais à un nombre sans cesse grandissant d’étudiants étrangers bénéficiant de permis temporaires qui mènent systématiquement à la résidence permanente. Ils vendent d’abord et avant tout — à fort prix — un accès au Canada, explique M. Lacroix. Il va de soi que ces établissements ne peuvent pas être assujettis à la loi 101 si les collèges publics ne le sont pas.

Dans un moment de déprime durant la campagne électorale de 2018, M. Legault avait dit craindre que l’aveuglement du gouvernement Couillard fasse qu’un jour, « nos petits-enfants ne parlent plus français ». S’ils en arrivent à ne plus comprendre Richard Desjardins, il pourra dire : « J’aurais dû, ben dû, donc dû… »

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