Chefs en sursis

Tous les partis politiques fédéraux ont connu leur lot de déceptions lors du scrutin de lundi dernier. Des libéraux de Justin Trudeau, qui n’ont pas réussi leur pari de former un gouvernement majoritaire en déclenchant des élections précipitées, aux conservateurs d’Erin O’Toole, qui ont remporté moins de sièges qu’en 2019, aucun des partis n’a atteint ses objectifs au bout d’une campagne électorale que les Canadiens ont suivie avec un intérêt mitigé. Si, en démocratie, les élections ne sont jamais banales, force est de constater que celles de 2021 n’entreront pas dans l’histoire politique du pays comme étant un moment fort dans notre vie collective.

Si tous les chefs sortent affaiblis de cette campagne, aucun n’a connu l’humiliation totale que les électeurs ont infligée à Annamie Paul, qui a terminé quatrième dans sa propre circonscription de Toronto-Centre. À l’échelle nationale, les verts se retrouvent à la case départ après avoir vu leur proportion du vote populaire chuter sous les 3 %.

Les problèmes du Parti vert du Canada vont bien au-delà de l’incapacité de sa cheffe à faire ramer ses troupes dans le même sens. Au lieu de se concentrer sur les questions écologiques à la base de la raison d’être de ce parti, les militants verts s’entredéchirent sur les questions identitaires portant sur le racisme systémique et la transphobie. En faisant preuve d’un manque flagrant de maturité, ils ont réussi à convaincre les électeurs que leur parti ne méritait pas leur confiance.

Si les jours de Mme Paul comme cheffe sont comptés, les militants du parti devront procéder à un examen de conscience approfondi au cours des prochains mois s’ils veulent que ce parti redevienne un véritable choix politique. L’élection du premier député vert en Ontario, Mike Morrice, dans Kitchener-Centre — grâce, en partie, au désistement à la mi-campagne du candidat et député sortant libéral en raison d’allégations d’inconduite sexuelle —, permet tout de même aux verts de garder l’espoir.

Un résultat électoral extrêmement décevant

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a gardé le sourire tout au long de la soirée électorale de lundi. Mais sa bonne humeur ne pouvait pas cacher la grogne dans les rangs néodémocrates devant un résultat électoral extrêmement décevant. Avec 25 élus, à peine un de plus qu’en 2019, le NPD se retrouve de nouveau la quatrième formation à la Chambre des communes.

Le parti n’a réussi à faire élire aucun candidat dans la grande région torontoise en dehors de la circonscription de Hamilton-Centre, un fief néodémocrate détenu par le député Matthew Green, celui-là même qui a félicité le professeur de l’Université d’Ottawa Amir Attaran de résister « au racisme qu’il voit se perpétuer au Québec ».

Rappelons qu’en mars dernier, le professeur Attaran avait qualifié le Québec d’« Alabama du Nord » dans une série de gazouillis hyperboliques. M. Singh n’a pas cru bon de rappeler son député à l’ordre, craignant de se mettre à dos les militants néodémocrates à l’extérieur
du Québec.

Avec son ton léger et ses vidéos superficielles publiées sur TikTok, la campagne de M. Singh a manqué de sérieux. La plateforme néodémocrate, qui prévoyait 214 milliards de dollars en nouvelles dépenses et des hausses faramineuses du côté des impôts des « riches » Canadiens, a renforcé l’impression d’un parti déconnecté de la réalité. Le refus de M. Singh de dire si un gouvernement néodémocrate arrêterait les travaux déjà en cours visant à doubler la capacité de l’oléoduc Trans Mountain, en Colombie-Britannique, a miné sa crédibilité auprès des électeurs qui cherchaient une solution de rechange au Parti vert.

Lundi, M. Singh a gagné sa circonscription de Burnaby-Sud à Vancouver par seulement 4000 voix, de loin la plus faible majorité de tous les chefs de parti à part Mme Paul et Maxime Bernier, lui aussi perdant dans sa circonscription de Beauce. Tous ceux qui croient que M. Singh mérite une autre chance comme chef du NPD jouent à l’autruche. Leur parti n’a pas su profiter de la désaffection des électeurs progressistes envers les libéraux et des déboires du Parti vert. Et la responsabilité en incombe principalement à M. Singh.

Pour sa part, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, doit le résultat de son parti à l’animatrice du débat des chefs en anglais, Shachi Kurl, dont la question tendancieuse sur les « lois discriminatoires » au Québec a donné à la campagne de M. Blanchet l’élan dont elle avait jusque-là manqué.

N’eût été cette tournure des événements, le Bloc aurait certainement perdu plusieurs circonscriptions dans la grande région montréalaise lundi soir. Bien que le poste de M. Blanchet à la tête du parti ne soit pas menacé, il n’en demeure pas moins que l’avenir du Bloc semble incertain. Un parti qui dépend surtout du Quebec bashing dans le reste du Canada afin de mobiliser ses électeurs n’est jamais loin de sa date de péremption.

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