Sur la route avec BHL

Bernard-Henri Lévy (BHL) a toujours été controversé. Intellectuel aux accents prophétiques qui se veut un chevalier errant au service des suppliciés du monde entier, le philosophe accumule les griefs contre lui depuis 50 ans. On lui reproche sa fortune, héritée d’un père enrichi dans le commerce du bois, son sens du spectacle, ses relations sociales qui lui assurent une couverture médiatique avantageuse et ses prises de position intempestives sur de grands enjeux internationaux. L’homme a tant d’ennemis qu’on apprend, dans un portrait de Paris Match paru en juin 2021, qu’il doit vivre en permanence sous la protection de six policiers.

J’avais 20 ans, en 1989, quand je l’ai lu pour la première fois. Dès l’incipit de La barbarie à visage humain, paru en 1977, j’ai été séduit par son plaidoyer pour un anticommunisme de gauche. « Je suis l’enfant naturel d’un couple diabolique, le fascisme et le stalinisme, écrivait BHL. […] Pour la première fois, les dieux nous ont quittés, las sans doute de s’égarer sur la plaine calcinée où nous faisons notre demeure. Et j’écris, oui, j’écris à l’âge d’une barbarie qui, déjà, silencieusement, refait le lit des hommes. » Le lyrisme envoûtant de cette prose d’idées absolument singulière, scandée par d’abondantes virgules qui lui donnent un souffle entêtant et une élégante fluidité, m’avait instantanément subjugué.

J’ai lu avec avidité, par la suite, tous les livres du philosophe. Les années passant, l’esprit critique s’est ajouté à l’admiration que j’avais pour lui. Sa critique du patriotisme me semblait manquer de nuance, son cosmopolitisme exacerbé m’apparaissait comme une posture de richard déconnecté du sort commun, et certains de ses choix de vie me le rendaient étranger. BHL, par exemple, n’écoute jamais de musique, à part celle de sa femme, la chanteuse et actrice Arielle Dombasle, qui fait dans le genre glamour en toc. Un intellectuel peut-il ainsi être insensible au sens de l’humain porté par la musique de qualité ? Décevant.

Malgré tout, je ne suis jamais devenu un contempteur du philosophe. J’ai mes raisons pour expliquer cette fidélité et je les retrouve dans Sur la route des hommes sans nom (Grasset, 2021, 272 pages), le plus récent ouvrage de BHL, qui regroupe un essai sur le sens de son engagement et huit reportages, d’abord parus dans Paris Match en 2019-2020, sur des peuples oubliés, victimes de guerres absurdes ou de la misère.

Pour expliquer sa « candide révolte face au scandale du mal », BHL revient sur son expérience. Le maoïsme qui a séduit les intellectuels de sa génération, autour de 1970, a engendré, reconnaît-il, « bien des monstruosités de pensée » — celles qu’il dénonçait, justement, dans La barbarie à visage humain —, mais il a aussi instillé dans l’esprit de ses adeptes « un beau mot d’ordre : guerre contre l’égoïsme ».

Ajoutée à cet élan, la lecture des Damnés de la terre, l’essai célèbre de Frantz Fanon paru en 1961, relancé en 1968 et « explosivement » préfacé par Jean-Paul Sartre, a nourri le « souci de l’universel » du philosophe et l’a convaincu, une fois pour toutes, « que l’homme n’est pas une aventure locale ; qu’un homme, c’est aussi bien cet homme-ci que tous les hommes » et que la grandeur de l’humanisme consiste à défendre toutes les vies, y compris les « vies minuscules, les vraies, celles qui sont trop petites pour avoir une histoire, une archive, un visage sur nos écrans ».

Fils d’un père héroïque, engagé dans les Brigades internationales en Espagne et résistant au nazisme, BHL ne pouvait être ce salaud défini par Sartre comme celui « qui se pense à sa place sur cette terre […] et qui, en conséquence, n’en bougera pour rien au monde et pour personne ». D’où son engagement pour les peuples martyrs, des Bengalais en 1971 aux chrétiens du Nigeria aujourd’hui, en passant par les Kurdes, les Ukrainiens, les Somaliens, les Libyens, les Afghans et les réfugiés de Lesbos, auxquels il consacre ses récents reportages.

On a souvent reproché à BHL, et je fus de ceux-là, de se préoccuper de la misère du bout du monde tout en restant aveugle au sort des victimes françaises et occidentales du capitalisme. Pour le philosophe, ces luttes ne s’excluent pas et doivent être conjuguées. Toutefois, constatant que les défenseurs des victimes occidentales de l’injustice sont bien plus nombreux que ceux des damnés de la terre, il a choisi de consacrer sa vie à faire entendre la voix de ces derniers.

C’est cela qui m’attache à lui, malgré ses ratages occasionnels et ses analyses parfois manichéennes. Il m’a ouvert les yeux sur le monde en détresse. Il me rappelle sans cesse que l’indifférence est inhumaine et que la fraternité doit transcender les frontières. D’autres le font aussi et mieux ? Peut-être. Il reste que, pour moi et pour des milliers d’autres, c’est lui qui l’a fait.

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