Attachez vos tuques

Qui ne se souvient pas du combat de boxe qui avait opposé Justin Trudeau au sénateur conservateur Patrick Brazeau en 2012 ? Face à un adversaire plus puissant que lui, M. Trudeau avait commencé le combat en parant ses coups et avait attendu qu’il s’épuise pour lui passer un K.-O. technique.

C’est un peu ce qui s’est produit au cours de la dernière campagne. Durant les premiers rounds, il a dû composer avec la crise de l’Afghanistan et la difficulté de justifier le déclenchement des élections que tout le monde lui reprochait. Il a repris le dessus à la faveur des manifestations antivaccins et des ratés d’Erin O’Toole sur la question des armes à feu et des garderies.

Lui seul sait s’il a envie de diriger les troupes libérales aux prochaines élections, mais il entreprendra son mandat sur l’erre d’aller de sa fin de campagne, et personne n’osera le renverser avant un bon moment. Il aura les coudées franches pour laisser sa marque et réaliser ce qu’il croit être bon pour le Canada. Il a beau clamer qu’il est et sera toujours un Québécois, il n’en demeure pas moins un Canadien d’abord et avant tout.

Avec ses allures de matamore, ses tatouages et son objectif avoué de faire mal à son adversaire, il n’était pas difficile de voir dans le sénateur Brazeau le symbole de ce pays « mesquin, petit d’esprit, fermé, anti-intellectuel » que M. Trudeau reprochait à Stephen Harper de vouloir faire du Canada et contre lequel il promettait de se battre « jusqu’à son dernier souffle ».

Bien entendu, il ne l’exprimera jamais dans ces termes, mais c’est sans doute ce qu’il pense aussi du Québec de François Legault, même si ce dernier se réclame de la « gauche efficace », et il fera tout en son pouvoir pour lui faire obstacle. M. Legault a décidé d’intervenir dans la campagne et il a perdu son pari. Au vu des résultats des élections, M. Trudeau n’a aucune raison de se sentir désavoué. Il vaut mieux attacher nos tuques parce qu’il risque de venter fort.

  

Une fois n’étant pas coutume, M. Trudeau voit dans le modèle des garderies qui a été développé ici un progrès dont l’ensemble des Canadiens devraient bénéficier. Il n’a donc aucune objection à ce que le Québec reçoive une juste compensation pour les sommes qu’il y a investies.

Il en va tout autrement dans le domaine de la santé. Il n’est pas le seul à avoir été bouleversé par l’hécatombe du printemps 2020 dans les CHSLD, et il sait que de nombreux Québécois verraient d’un bon œil l’imposition de « normes nationales », peu importe qu’il s’agisse d’un domaine de compétence provinciale.

À voir le gouvernement Legault aussi déterminé à engloutir des milliards dans le troisième lien routier Québec-Lévis, plusieurs se disent que ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée de poser certaines conditions plutôt que de lui signer un chèque en blanc.

Il est vrai que l’ensemble des provinces réclament un rehaussement massif et inconditionnel des transferts fédéraux en santé, mais M. Trudeau sait très bien à quel point ces fronts communs sont fragiles. L’histoire de ces négociations démontre qu’en fin de compte, le Québec est trop souvent le dindon de la farce. Gaétan Barrette doit avoir encore en travers de la gorge le high five qu’on avait donné en pleine Chambre des communes à la ministre de la Santé, Jane Philpott, en 2017, après qu’elle eut conclu avec les autres provinces une série d’ententes qui réduisaient de moitié la hausse des transferts.

  

M. Legault est très à l’aise dans le rôle de défenseur des champs de compétence du Québec et n’a aucune objection à être présenté comme l’héritier de Duplessis. À des degrés divers, tous ses prédécesseurs ont tenté de contrer les empiètements d’Ottawa. À l’occasion, il est même arrivé à Philippe Couillard de lever le ton.

La dynamique politique au Québec sera pour le moins divertissante au cours des prochains mois. Le PLQ a appuyé les demandes de M. Legault aux partis fédéraux, mais Dominique Anglade devra nécessairement s’en distancier en cette année électorale. Elle lui reprochera plutôt d’utiliser à mauvais escient les sommes dont le Québec dispose déjà.

Gabriel Nadeau-Dubois a commis une erreur en déclarant que les chicanes de compétence ne l’intéressaient pas. Tout le monde comprend que QS souhaite l’avènement d’une république socialiste, mais la politique est aussi l’art du possible et de la gestion du présent. Laisser se ratatiner l’État québécois dans sa forme actuelle ne peut pas constituer un progrès.

Quant au PQ, même le Bloc québécois semble maintenant le tenir pour quantité négligeable. D’ailleurs, certains pensent déjà à 2026, quand sa disparition aura permis de couper le lien affectif qui en empêche plusieurs d’envisager un nouveau véhicule autre que QS pour faire l’indépendance.



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