La Fed n’a plus le choix

Plongée dans un épisode de stagflation qui interpelle l’institution dans sa double mission, la Réserve fédérale américaine, la Fed, n’en démord pas. Il lui est désormais difficile de justifier le rythme actuel de son programme de soutien sous forme d’achats d’actif. L’inflation sous toutes ses formes persiste.

« En conférence de presse, le président de la Fed a souligné que plusieurs membres du comité de politique monétaire sont d’avis que les conditions pour commencer à réduire les achats de titres sont atteintes, ou près de l’être. En ce sens, une baisse des achats de titres pourrait être officiellement annoncée à la prochaine réunion de la Fed, soit celle qui se terminera le 3 novembre », dit Francis Généreux, économiste principal au Mouvement Desjardins. « Une fois commencée, la baisse des achats devrait se poursuivre graduellement pour se terminer vers le milieu de 2022. »

À ce moment-là, le bilan de la banque centrale pourrait atteindre les 9000 milliards de dollars américains, soit l’équivalent de 45 % du PIB des États-Unis, ont déjà chiffré des analystes.

Au total, l’assouplissement quantitatif appliqué durant la pandémie a gonflé de 11 700 milliards $US le bilan des banques centrales des pays développés, a calculé JP Morgan. À la fin de 2021, ce bilan cumulé devrait atteindre les 28 000 milliards, soit l’équivalent de 75 % de la capitalisation boursière des titres composant le S&P 500. Un gonflement qui n’est pas sans constituer une menace pour les finances publiques, a averti The Economist.

Dans une lettre d’opinion publiée le 26 août dans le Washington Post, Lawrence Summers, secrétaire au Trésor sous la présidence de Bill Clinton, estime également que la Fed est allée trop loin. Si le recours à l’assouplissement quantitatif était approprié lors de la crise financière de 2008 et justifié au début de la crise sanitaire de 2020, il constitue aujourd’hui un danger.

L’inflation générale s’accroche obstinément loin au-dessus des cibles de l’institution et l’inflation du prix des actifs, immobilier et Bourse en tête, atteint la dimension d’une bulle. « À un moment où les risques de bulle sont sûrement très élevés, l’objectif de la politique ne devrait pas être de gonfler davantage les prix des actifs », dénonce-t-il. Au demeurant, ce soutien sous forme d’achats d’actif bénéficie surtout à ceux qui les détiennent.

L’inflation dure

Le président de la Fed, Jerome Powell, reconnaît qu’il ne peut pas suivre le rythme. Et il croit que l’actuel contexte de stagflation, qui combine depuis quelques mois stagnation de l’activité économique et inflation des prix, ne s’installera pas à demeure. La Fed a dû abaisser sa prévision de croissance du PIB américain pour 2021 à 5,9 %, contre 7 % lors de ses prévisions publiées en juin. Mais pour relever ses cibles projetées pour les deux années suivantes.

Le ciel s’assombrit toutefois au chapitre de l’inflation : celle-ci sera plus élevée cette année, à 4,2 % contre les 3,4 % auparavant prévus, pour se stabiliser ensuite, mais se maintenir à 2,2 %, soit légèrement au-dessus de la cible de la Fed. Son comité de politique monétaire persiste toutefois à soutenir que l’inflation reflète largement « des facteurs transitoires ».

Ainsi, le fameux effet de base associé à la comparaison avec des chiffres atrophiés par la pandémie semble s’étirer. Jerome Powell a reconnu mercredi que les prix pourraient continuer à progresser plus longtemps que prévu, la réouverture de l’économie continuant « de se heurter à des goulets d’étranglement, aux difficultés d’embauche et à d’autres contraintes, qui pourraient s’avérer plus importantes et plus durables que prévu », lit-on dans un texte de l’Agence France-Presse.

La Fed accorde aussi son attention à la potentialité que les augmentations salariales en viennent à dépasser de manière sensible et persistante les niveaux des gains de productivité, ce qui pourrait engendrer une spirale salaires-prix. Elle n’a donc plus le choix. Les 120 milliards de dollars de bons du Trésor et autres titres adossés à des créances hypothécaires achetés chaque mois vont progressivement diminuer, jusqu’à zéro quelque part vers la mi-2022. Pour les taux à court terme, la cible de la Fed se maintiendra dans la fourchette de 0 à 0,25 % pendant un certain temps, mais le moment d’une première hausse depuis le début de la pandémie serait devancé pour survenir quelque part vers la fin de 2022, selon les prévisions des membres du comité monétaire.

Lawrence Summers a soutenu que la Réserve fédérale a insisté pour maintenir le pied sur l’accélérateur afin d’éviter aux marchés la douleur immédiate associée à un changement de cap. Mais la Fed n’a sûrement pas oublié la violence des réactions sur les marchés dans le sillage des grandes manœuvres amorçant la fin de l’assouplissement monétaire exceptionnel, qui se sont déplacées de 2013 à 2014.

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