Vers une nouvelle guerre froide Ottawa-Québec?

Le premier ministre François Legault a misé sur son pouvoir de persuasion auprès des électeurs de sa province afin d’aider les conservateurs à gagner un gouvernement minoritaire. Mais ses plaidoiries répétées en faveur d’Erin O’Toole n’ont pas été entendues. Les Québécois ont fini par bouder les conservateurs en dehors de leurs châteaux forts dans la région de Québec.

Pour M. Legault, il s’agit d’un échec politique, sinon personnel, qui risque d’empoisonner ses relations déjà difficiles avec Justin Trudeau. Ce dernier a fait des concessions énormes — pour le fils de Pierre Elliott Trudeau — afin de gagner l’appui des Québécois francophones et de retrouver le gouvernement majoritaire qu’il avait perdu en 2019. Beaucoup de libéraux fédéraux du reste du Canada ont d’ailleurs reproché à leur chef d’avoir fait trop de compromis dans le but de gagner quelques sièges au Québec.

En qualifiant plus tôt cette année de « parfaitement légitime » le projet de loi 96 du gouvernement québécois, qui vise entre autres à modifier de façon unilatérale la Constitution canadienne afin d’y insérer une reconnaissance de la « nation » québécoise et du français comme seule langue officielle de la province, le premier ministre Trudeau espérait s’assurer de la neutralité de son homologue québécois lors de la campagne électorale qu’il s’apprêtait alors à déclencher. Il a plutôt assisté à une attaque en règle du premier ministre caquiste contre les pulsions centralisatrices des libéraux fédéraux.

Réélu malgré les efforts de M. Legault pour le défaire, M. Trudeau ne sera pas près de l’oublier.

Il ne serait pas surprenant de voir M. Trudeau renouer avec certains principes politiques en défendant avec ardeur les droits de la minorité anglophone du Québec contre les velléités linguistiques de certains nationalistes québécois et en se joignant à une contestation de la Loi sur la laïcité de l’État québécois en Cour d’appel. Il pourrait même trouver opportun de lancer des audiences sur la portée des clauses du projet de loi 96 visant à modifier la Constitution canadienne, comme le réclament les opposants à ce « coup de force » québécois.

Ce n’est pas tout. Si M. Trudeau hésitait déjà à promettre de l’argent fédéral pour le troisième lien à Québec avant les élections, il ne s’empressera maintenant pas d’ouvrir les vannes pour aider à la réalisation du projet fétiche de M. Legault.

Certes, toute tentative de sa part de « punir » le premier ministre québécois pour son ingérence dans la campagne fédérale comporterait des risques. En faisant d’un gouvernement Trudeau « revanchard » son principal adversaire, M. Legault pourrait rassembler les Québécois derrière lui en vue des élections provinciales de 2022.

Il n’en demeure pas moins que M. Legault sort affaibli de cette campagne fédérale : il ne doit surtout plus compter faire des « gains pour le Québec » en misant sur le désir des libéraux fédéraux de s’attirer ses bonnes grâces.

À la différence de M. Legault, le premier ministre conservateur de l’Ontario est resté discret — pour ne pas dire invisible — lors de la campagne électorale fédérale. Doug Ford aurait même ordonné à ses ministres de ne pas se faire voir aux côtés des troupes de M. O’Toole dans sa province.

C’était d’ailleurs un secret de Polichinelle que M. Ford souhaitait la réélection de M. Trudeau, convaincu qu’il est que la présence d’un gouvernement libéral à Ottawa peut l’aider dans ses propres efforts de réélection en juin prochain. La tradition veut que les Ontariens choisissent des gouvernements d’allégeances opposées à Ottawa et à Queen’s Park.

C’est ainsi que Justin Trudeau, pour qui Doug Ford était une cible de prédilection durant la campagne fédérale de 2019, s’est cette fois-ci gardé de critiquer son homologue ontarien. Les deux hommes auraient conclu un « pacte de non-agression » avant cette campagne fédérale. M. Trudeau a réservé ses attaques à Jason Kenney, essayant d’associer M. O’Toole à la gestion défaillante de la pandémie par le premier ministre albertain.

Mardi, M. Ford a lancé « un appel à l’unité » après une campagne qui a mis en relief les divisions au sein de sa propre formation politique, notamment sur les questions de la vaccination obligatoire et de l’instauration de passeports vaccinaux. « C’est le moment maintenant pour tout le monde d’Équipe Canada de travailler ensemble pour faire avancer nos objectifs communs, tout en promouvant la guérison et l’unité », a dit le premier ministre ontarien dans un gazouillis félicitant M. Trudeau pour sa victoire.

François Legault a aussi félicité M. Trudeau sur Twitter, affirmant qu’il travaillera « avec lui pour faire avancer les intérêts du Québec ». Mais après les attaques qu’il a livrées contre les libéraux fédéraux ces dernières semaines, il reste à voir si Justin Trudeau voudra travailler avec lui.

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