Les paris perdus

On savait dès le départ que Justin Trudeau avait peu de chances de retrouver une majorité à la Chambre des communes. La question était et demeure de savoir si on lui en laissera une autre.

Il est possible de rebondir après avoir perdu sa majorité, comme l’a fait Trudeau père en 1974. En 1980, il a même réussi à reprendre le pouvoir après avoir été expédié dans l’opposition neuf mois plus tôt et annoncé son départ.

Après que le PLQ eut fait élire seulement sept députés de plus que l’ADQ en mars 2007, on ne donnait pas cher de la peau de Jean Charest. Philippe Couillard avait commencé à poser les jalons d’une éventuelle candidature à sa succession, quand l’étoile de M. Charest a soudainement retrouvé de l’éclat. Quinze moins plus tard, il avait de nouveau « les deux mains sur le volant ».

Survivre à deux gouvernements minoritaires serait un véritable exploit. Dans les années 1960, Lester B. Pearson, même auréolé d’un prix Nobel de la paix pour avoir créé les Casques bleus, n’y était pas parvenu.

Pierre Elliott Trudeau et Jean Charest étaient de véritables bêtes politiques, même si on peut déplorer la façon dont ils ont utilisé leurs talents. Depuis six ans, l’actuel premier ministre n’a pas démontré qu’il était du même bois. Après avoir tiré avantage de la nouveauté et du prestige de son nom en 2015, voilà maintenant deux élections de suite qu’il l’emporte essentiellement par défaut.

S’il a été incapable de faire élire une majorité de députés face à des adversaires aussi ternes qu’Andrew Scheer et Erin O’Toole, les libéraux ont toutes les raisons de penser qu’ils ont intérêt à trouver un autre chef. Il y a longtemps que les « voies ensoleillées » que M. Trudeau faisait miroiter en 2015 n’éblouissent plus personne.

   
 

Erin O’Toole avait fait le pari de recentrer le discours conservateur, qui effrayait manifestement de nombreux électeurs. Il a perdu. Si c’était pour aboutir au même résultat qu’il y a deux ans, ceux qui ont désapprouvé en silence cette trahison des valeurs de leur parti ou qui ont exprimé leur mécontentement en votant pour le PPC de Maxime Bernier voudront le lui faire payer. Le recul du PCC en Alberta est éloquent.

Le recentrage est une opération délicate dans un parti idéologique, de droite comme de gauche, où la fin ne justifie pas nécessairement les moyens. Thomas Mulcair s’y était essayé en 2015 et les militants néodémocrates n’ont pas mis de temps à lui montrer la porte après la défaite. Il est vrai que M. Mulcair avait beaucoup forcé la dose.

Le NPD n’a pas remporté le tiers des 103 sièges gagnés sous la direction de Jack Layton en 2011. Son résultat est très nettement inférieur à celui obtenu par M. Mulcair, qui avait fait élire 44 députés. Pourtant, Jagmeet Singh pourra dormir en paix, même si sa victoire n’était pas confirmée dans sa circonscription au moment où ces lignes étaient écrites. Son programme était peut-être mal ficelé, mais il a dit ce que les militants voulaient entendre.

Le spectacle d’autodestruction qu’offre le Parti vert depuis des mois est d’une infinie tristesse. Même si elle a concentré toutes ses énergies dans sa circonscription de Toronto-Centre, Annamie Paul y a été écrasée et disparaîtra rapidement de la scène.

Maxime Bernier a le grand avantage qu’il n’y a personne dans son parti pour le mettre dehors. Il faut sans doute se faire à l’idée de le voir traîner dans le paysage pour un bon moment.

   
 

Yves-François Blanchet rêvait en couleur quand il parlait de 40 circonscriptions. Sans la bêtise de Shachi Kurl et du consortium qui a organisé le débat en anglais, combien de sièges le Bloc aurait-il perdus ? Il lui faudra maintenant se raccommoder avec le PQ.

François Legault, qui souhaitait l’élection d’un gouvernement conservateur, a aussi perdu son pari, mais le plus important pour lui était d’empêcher les libéraux de retrouver une majorité. Avec un gouvernement aussi faible, M. Trudeau ne pourra causer que des dégâts limités.

M. Legault aurait certainement aimé se présenter devant l’électorat dans un an en se glorifiant des quelques concessions que M. O’Toole était disposé à faire, mais il se plaît aussi dans le rôle de défenseur des pouvoirs du Québec et de l’identité de la nation contre les attaques des wokes, qu’ils se trouvent à Ottawa ou à Québec.



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