La complaisance boursière ébranlée

Il n’y a pas eu de correction de 5 % ou plus du S&P 500 depuis près d’un an, et ce n’est pas sain. C’est même inquiétant. La dernière fois que l’on se sentait ainsi, c’était à la fin de 2007, prélude à une année 2008 parmi les plus volatiles de l’histoire boursière.

C’est ainsi que l’analyste Brett F. Ewing, stratège en chef de la firme américaine First Franklin Financial Services, décrivait avant le début de séance lundi son inconfort face à l’insouciance de boursicoteurs s’adonnant à de la surenchère à partir des bénéfices réalisés des entreprises. Les nuages plus sombres s’amoncelaient pourtant au-dessus de leur tête. Variant Delta, pressions inflationnistes persistantes, goulot d’étranglement et dysfonctionnement des chaînes d’approvisionnement envoyaient des signaux contradictoires sur la durabilité de l’élan haussier.

Surtout, cette belle rentabilité des entreprises risque d’être affaiblie par des enjeux portant sur les coûts de production avec la montée des prix des intrants, les difficultés d’approvisionnement et la problématique de l’embauche. Et sur la décélération économique en 2022 après une année 2021 placée sous le sceau du rattrapage et du devancement des achats de consommateurs influencés par la faiblesse des taux d’intérêt. S’y greffe le retour à la normalisation de la politique monétaire des banques centrales, lancé par une interruption progressive des programmes d’achat d’actif que l’on attend désormais plus tôt que tard. Des indications en ce sens devraient être présentées dès cette semaine au terme de la réunion du comité monétaire de la Réserve fédérale.

La banque centrale américaine émettait déjà des signaux dans son dernier rapport. On pouvait y observer qu’une volonté s’installe auprès des membres afin de commencer à réduire l’ampleur de son programme d’achats d’actifs, et ce, avant la fin de l’année, a relevé Bobby Bureau, analyste en revenu fixe et gestionnaire chez Eterna Groupe financier. « Toutefois, il est clair qu’une réduction des achats d’actif n’est pas un précurseur d’une hausse imminente des taux directeurs. Ces informations ont été confirmées par le président de la Réserve fédérale américaine lors d’un discours tenu à Jackson Hole. M. Powell a confirmé que la banque centrale américaine prévoyait de débuter la réduction de son programme d’achat d’obligations plus tard cette année, mais qu’il ne désirait pas effectuer un resserrement précipité de la politique monétaire, même en tenant compte de la récente montée de l’inflation. »

De quoi alimenter tout de même les pressions haussières sur les taux d’intérêt obligataires de plus long terme, déjà sous influence des craintes inflationnistes. De quoi, aussi, attiser la volatilité dans un marché de plus en plus frileux à la prise de risque.

Evergrande, un catalyseur

Ce degré d’aversion au risque grandissant a trouvé une autre justification dans les déboires du géant chinois Evergrande, qui fait face à d’importants rendez-vous avec ses créanciers cette semaine.

Le promoteur immobilier a cumulé une dette de plus de 300 milliards de dollars américains, coiffant plus de 1300 projets immobiliers — dont plusieurs inachevés, faute de liquidités — répartis dans plus de 280 villes. De nombreux petits investisseurs détenteurs d’obligations, les fournisseurs et sous-traitants, près de 300 banques régionales et société d’investissement composent la liste des créanciers de ce géant immobilier dont le socle vacillant est venu rappeler l’effondrement de Lehman Brothers en ce mois marquant le 13e anniversaire de la faillite de la banque d’affaires.

Les yeux sont rivés sur le gouvernement chinois, qui a pourtant dénoncé le comportement monopolistique d’Evergrande dans son offensive menée contre les développeurs immobiliers visant à réduire ce levier d’endettement et à favoriser un accroissement de l’accès à la propriété résidentielle. Et s’il est vrai qu’une chute d’Evergrande serait ressentie sur le marché du crédit, menaçant du coup d’amplifier la décélération de l’activité de la deuxième économie de la planète, les analystes hésitent aujourd’hui entre une possible réaction en chaîne créant un effet de contagion et des doutes sur la portée systémique de l’entreprise, sur les probabilités que sa chute induise une crise de liquidités à grande échelle, comme ce fut le cas dans le sillon de Lehman Brothers.

Quelle que soit la lecture de l’analyse, ou ses conclusions, Evergrande vient s’ajouter à la liste des risques ébranlant aujourd’hui la complaisance des investisseurs boursiers.

Désormais, ils sont de plus en plus nombreux parmi les analystes à esquisser un scénario de correction boursière. Morgan Stanley tablait lundi sur un plongeon de 20 % ou plus du S&P 500. Les stratèges de la firme appuient leur projection sur la perte de confiance des consommateurs mesurée dernièrement et sur des profits des entreprises plombés par un niveau de taxation potentiellement plus élevé et les pressions inflationnistes. Si ce scénario du pire ne se matérialise pas, Morgan Stanley entrevoit tout de même un repli de l’ordre de 10 % provoqué par le retrait de l’appui au marché de la Réserve fédérale.

Même constat pour la banque d’investissement Stifel, qui parlait au début du mois d’un repli de l’ordre de 10 à 15 % de l’indice de référence de la Bourse de New York au cours des trois derniers mois de 2021.

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