La pâte molle

À Magog, M. Stanley Van Zuiden fut, durant des années, un antiquaire avec qui j’éprouvais, de temps à autre, le bonheur de discuter d’histoire. Hollandais d’origine, M. Van Zuiden avait fui son pays au temps de l’occupation nazie. Après le conflit, comme bien d’autres de ses compatriotes, il s’était retrouvé à gonfler les rangs de la forte immigration qu’accueillait une Amérique confiante en un avenir fraternel, au point d’oublier qu’elle sécrétait son propre régime d’injustices.

M. Van Zuiden devint, tout en s’usant au travail en usine, un fin connaisseur de l’histoire locale. Sa curiosité lui fit, au fil du temps, préserver de la destruction bien des objets de grand intérêt. Si bien qu’il se fit un jour antiquaire. Sans lui, une partie de plus des traces de son coin de pays aurait sombré dans l’abîme de l’oubli.

Un jour, parmi ses trouvailles accumulées, j’ai mis la main sur un pot de grès à glaçure argentée frappé à l’effigie de sir Wilfrid Laurier. Bien laid, c’est-à-dire dans la plus pure tradition des objets électoraux, le pot datait de la fin du XIXe siècle, au temps où les élections se pratiquaient par de tels renforts publicitaires. À l’époque, au sein des partis, ces objets étaient associés à ce que l’on nommait sans gêne « la propagande ».

Aujourd’hui, chez votre épicier, le Sir Laurier d’Arthabaska est vendu comme un fromage à pâte molle. C’est ce qu’affirme l’étiquette du fabricant d’Arthabaska, dans une description publicitaire peut-être teintée d’ironie. Ce n’est pas mal trouvé en tout cas, ai-je toujours pensé, pour caractériser un premier ministre canadien.

De son vivant, Laurier jouissait de toute une aura. L’« homme à la langue d’argent », comme on l’appelait, pouvait discourir comme pas un, aussi bien en français qu’en anglais. Au XXe siècle québécois, il n’y a guère qu’Henri Bourassa et Pierre Bourgault qui puissent se comparer à lui sous ce rapport. Mais Laurier, à la différence d’eux, est un homme de pouvoir. C’est-à-dire qu’il sait fort bien, d’une main, flatter la chèvre au cou tandis que, de l’autre, il arrose le chou. En politicien rompu à l’art de générer de ces ambiguïtés électorales qui sont à l’avantage de ceux que le pouvoir entretient, Laurier maîtrise les tours de souplesse dorsale, comme n’aurait pas manqué de le remarquer Cyrano de Bergerac.

« Sanglé dans sa redingote et ses faux cols glacés, la tête jetée en arrière, dominant n’importe quel auditoire du haut de ses six pieds et quelques pouces, beau parleur et fin causeur, le regard clair, les lèvres fines, la voix posée et le sourire moqueur, sir Wilfrid Laurier était un monstre de charme », résume de sa plume Jean-Claude Germain dans Le pari québécois, un livre vif où l’écrivain redit, en faisant quelques détours du côté de la psychologie et de l’histoire, que la culture, bien au-delà de la politique, demeure le principal moyen qu’ont les Québécois pour assurer leur devenir et leur désir de vivre ensemble. Mais comment peuvent-ils se faire entendre ?

Avant d’être devenu lui-même un politicien rusé et parfaitement rompu à l’art de gouverner, Laurier exposait avec aplomb une idée qui continue de bousculer le régime de mesquineries partisanes dont chaque époque doit sans cesse aspirer à se libérer. Le 26 juin 1877, à Québec, Laurier expose ce qui, à son sens, devrait prédisposer à la vie politique en société. La province vit alors sous la coupe d’une théocratie. Et pourtant Laurier ose affirmer, devant son auditoire, que seul l’électeur peut décider de quel côté ses idées doivent le conduire à voter. Autrement dit, affirme Laurier, c’est à l’électeur de décider si le ciel est bleu ou si l’enfer est rouge. Reste que cette vérité doit être souvent répétée pour finir par être entendue, chaque époque sécrétant de nouvelles surdités au milieu d’un système électif par ailleurs souvent aveugle.

En votant, il nous est enjoint de croire en un pouvoir individuel, alors que tout ce régime électoral est au contraire conçu, depuis ses origines, pour assurer le maintien des intérêts de groupements de possédants. Ceux-ci furent d’ailleurs longtemps les seuls à avoir droit de vote, jusqu’au jour où il apparut évident que le fait d’étendre ce droit aux autres, sans pour autant changer les fondements du système qui y préside, ne risquait pas trop de perturber les résultats. Voter de la sorte, ce sera toujours admettre d’être mystifié, au nom des illusions d’une pseudo-majorité.

À Magog, il y a longtemps déjà, M. Van Zuiden fut heureux de me céder pour trois fois rien ce pot de grès flanqué de la tête de Wilfrid Laurier. À l’époque de la production de cette horreur, seuls les hommes âgés de 21 ans, pourvu qu’ils soient propriétaires, avaient le droit de voter. Ils voyaient circuler sous leur nez des pipes à tabac Laurier, des sirops pour la toux Laurier, des horloges Laurier, des plumes Laurier, des calendriers Laurier, des rubans Laurier, des assiettes Laurier, des cigares Laurier, des poêles à bois Laurier. Bref, tout ce que vous voulez.

Un jour, j’ai dû céder mon appartement momentanément. Je partais travailler à l’étranger. Au retour, le pot sir Wilfrid Laurier, rangé négligemment mais en sécurité, avait disparu. Que lui était-il arrivé ? S’était-il cassé ? L’objet était si laid et si manifestement dépourvu d’intérêt, m’avait expliqué l’occupant, qu’il avait cru bon, tout bonnement, de le jeter. Comment aurais-je pu lui en vouloir ? Sans le savoir, il avait en quelque sorte voté contre le concept même de pâte molle.



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