Rendez-vous avec le sens

Ainsi, vous êtes venus au rendez-vous. Barbara vous parlerait déjà d’histoire d’amour. Je vous dirai seulement que je suis honorée de la parole reçue en une seule semaine. Déjà, vous êtes nombreux à avoir osé la narration de vos pertes, à me l’avoir adressée. Dans ce pas de côté à la chorégraphie imposée des jours qui filent à grande vitesse, vous avez courageusement déposé du langage sur ce qui vous faisait souffrir dans ma boîte courriel. Je continuerai à vous lire jusqu’à la fin du mois, avant de réverbérer dans cette chronique quelques morceaux choisis de vos magnifiques et si touchants récits.

Pourtant, il avait quelque chose d’improbable, ce rendez-vous auquel je vous conviais, non ?

Il me semble, oui.

D’abord, parce qu’il se tient dans ce lieu invisible, en voie d’extinction, celui du dialogue, mais aussi celui du sens accordé à ce qui loge derrière nos fameux symptômes de « santé mentale ».

Grande évacuée de l’institutionnalisation massive des soins psychosociaux des dernières décennies, la recherche du sens à nos souffrances psychologiques est bien souvent écrasée sous le discours dominant du psychopathologique, de la « gestion de soi » et de l’outillage.

Même chez le psy, se peut-il que nous ne cherchions plus beaucoup à descendre en nous-mêmes, à nous raconter pour nous découvrir dans notre unicité, à oser l’irrationnel et la rencontre avec nos profondeurs ? Ne sommes-nous pas plutôt voués massivement à cette « reprise de contrôle » ou encore à cette « normalisation de soi », en phase avec une certaine économisation de toutes les sphères de l’existence ?

Tels de petits directeurs de ressources humaines qui auraient à veiller à la restructuration continuelle de nos départements internes, nous appliquons à nos douleurs psychiques une foule de principes consacrés à l’effacement de ce qui constitue pourtant les bases du « devenir soi-même ». La standardisation, l’abrogation de ce qui dépasse d’une certaine moyenne comportementale, la recherche de protocoles ayant fait leurs preuves, données probantes à l’appui, incarnent ainsi le nouveau lexique associé à une quête vers un bien-être qui, lui aussi, revêt des allures performatives.

Pourtant, qui peut parler d’une vie humaine dense, riche, vécue en cohérence avec une certaine singularité non reproduisible, sans que celle-ci contienne de grands moments de souffrance ? Les douleurs de croissance ne sont pas que physiques. Grandir peut comporter son lot de visites du côté obscur du monde, là où, pour peu qu’on s’y attarde, sommeillent souvent de puissantes et nécessaires révolutions intimes en latence.

Cette culture de « l’anti-tragique », selon la formule du psychanalyste Luigi Zoja, pourrait même contribuer, on peut le penser, à ajouter, à celui qui se trouve happé par un symptôme ou des symptômes, une souffrance supplémentaire : celle de se sentir exilé de sa communauté.

Ma récente incursion dans le monde de la maladie m’a fait comprendre, d’une manière bien subjective, à quel point la finitude — et toutes les souffrances qu’elle impose à notre conscience — dresse, entre ceux qui la connaissent et ceux qui la nient, un schisme immense. Soudainement devenue étrangère au monde des « vivants-pour-toujours », j’ai glissé vers lemonde des « mourants-dès-la-naissance », en clin d’œil à Cioran et son inconvénient.

Exilée. C’est le mot qui m’a semblé souvent le plus juste pour désigner cet état qui me plaçait désormais de l’autre côté de cette vaste défense contre la conscience de la mort, dans L’outre-vie de Marie Uguay, peut-être.

Pourtant, quel autre liant que cette finitude commune à tous ? Je ne suis d’ailleurs pas surprise que déjà, vous me parliez tant de la mort. Vous auriez pu me parler d’autres pertes plus douces, mais comme si vous n’attendiez que cela, c’est une déferlante de mots-pour-nommer-la-mort qui est arrivée jusqu’à moi.

À vous lire, il me semble que, peut-être, sous nos symptômes à tous, il pourrait y avoir entre mille autres choses, un grand besoin de renverser la pyramide qui place l’humain au-dessus de tout mystère, afin de redonner à cette question de la mort sa grande autorité sur nos consciences.

Vous me racontez vos mamans décédées lors de cette première vague, vos propres inquiétudes devenues obsédantes sur votre santé, vos séparations douloureuses d’avec ceux qui constituent le sel de votre existence.

Ils vous manquent. Tous.

Dans la pensée du philosophe Gadamer, le dialogue fait partie intégrante du traitement. Alors, je fais le souhait que, si vous prenez le temps de déposer ainsi vos douleurs, nous arrivions, ensemble, à vous les restituer sous une forme digeste, que vous vous agrandissiez d’elles, que vous deveniez encore plus et mieux vous-mêmes, pour le temps qui vous est imparti.

Ne sommes-nous pas déjà moins seuls ?

La place à vos récits!

Chaque mois, je vous demande de vous raconter sur un thème précis. Ce mois-ci, parlez-moi de vos pertes, des absences qui se sont invitées dans votre vie depuis le début de cette pandémie. À la fin de chaque mois, en dialogue avec vous, je publierai une partie des récits retenus. Écrivez-moi à nplaat@ledevoir.com.



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