Le prix à payer

À moins que tous les sondeurs ne se soient royalement fourvoyés, comme cela s’est déjà produit, 36 jours de campagne et des dépenses de 600 millions de dollars aboutiront à un autre gouvernement minoritaire libéral. À leur façon, les électeurs canadiens auront ainsi voulu démontrer l’inutilité de cette élection.

Il peut arriver qu’un mouvement d’opinion de dernière heure passe sous le radar. À la fin de la campagne de 2015, rares étaient ceux qui s’attendaient à ce que Justin Trudeau réussisse à s’assurer d’une majorité à la Chambre des communes, mais on ne voit plus trace d’une quelconque trudeaumanie.

La sortie de Brian Mulroney ne convaincra sans doute pas grand monde qu’Erin O’Toole, qui s’était présenté comme « un vrai bleu » durant la course à la chefferie, est en réalité ce qu’on appelait jadis un progressiste-conservateur. Mais il fait quand même moins peur que Stephen Harper ou Andrew Scheer.

Contrairement à Thomas Mulcair, qui s’était éloigné des valeurs chères au NPD au point de se laisser déborder sur sa gauche par M. Trudeau en 2015, Jagmeet Singh les incarne parfaitement et n’a pas été aussi brouillon que son prédécesseur. Au contraire, c’est sans doute lui qui a fait la meilleure campagne.

Cette fois-ci, les appels au vote stratégique lancés par M. Trudeau risquent d’avoir moins d’écho. Non seulement ses prétentions progressistes ont trop souvent été démenties par ses actions, mais la perspective d’un gouvernement libéral minoritaire qui devra la plupart du temps s’appuyer sur le NPD aide plutôt ce dernier à fidéliser son électorat.


 
 

Invité à commenter les interventions de Brian Mulroney et de Jean Chrétien, le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a souligné que ces anciens chefs de parti étaient bien plus intéressants que les nouveaux. C’est manifestement ce que les électeurs pensent aussi.

Il est vrai qu’au-delà des programmes, MM. Mulroney et Chrétien avaient des personnalités infiniment plus fortes. Chacun à leur façon, les deux hommes exerçaient un réel leadership, pour le meilleur ou pour le pire, tandis que MM. Trudeau et O’Toole ont semblé rivaliser de pâleur.

Le chef libéral doit une fière chandelle aux opposants à la vaccination et aux mesures sanitaires qui l’ont chahuté ces dernières semaines. Pour la première fois peut-être depuis qu’il est premier ministre, il a donné l’impression d’avoir du coffre plutôt qu’une simple image, tandis que son adversaire conservateur sera demeuré mou du début à la fin. « Je suis le seul chef qui peut remplacer M. Trudeau », répète à satiété M. O’Toole. C’est précisément là le problème.

Paradoxalement, en se faisant le champion de la vaccination obligatoire, M. Trudeau a rappelé quotidiennement aux Canadiens que le pays est loin d’être sorti de la pandémie et que ce n’était donc pas le moment de le plonger dans une élection que rien ne justifiait, sinon qu’il pensait retrouver une majorité. Il en paiera vraisemblablement le prix.


 
 

Le succès d’une campagne tient souvent à des éléments extérieurs. C’est particulièrement vrai dans le cas d’un parti qui doit sans cesse justifier sa raison d’être comme le Bloc québécois. Yves-François Blanchet ne remerciera jamais assez la présidente de la firme de sondage Angus Reid, Shachi Kurl. Sans sa question injurieuse lors du débat en anglais, il n’aurait sans doute pas réussi à redresser la barre.

Les campagnes fédérales ont souvent pour effet de mettre en lumière le gouffre qui sépare les « deux solitudes ». En 1988, c’est le Canada anglais qui a vécu ce qui ressemblait fort à une crise identitaire, quand le traité de libre-échange avec les États-Unis, appuyé massivement par le Québec, était l’enjeu presque unique de la campagne. Le chef libéral de l’époque, John Turner, accusait alors Brian Mulroney, qu’il avait surnommé le « majordome de la Maison-Blanche », de vendre l’âme canadienne aux Américains.

Cette fois-ci, le premier ministre Legault a voulu placer le respect de l’autonomie québécoise au centre de la campagne, mais il aura fallu l’intervention de Mme Kurl pour donner au débat la tournure émotive qui manquait si on n’y voyait qu’une simple querelle de compétences.

Après l’élection de 1988, le Canada anglais s’est rapidement remis de ses émotions. Jean Chrétien, qui s’était fait élire en promettant de déchirer le traité de libre-échange, s’est vite ravisé, et l’ensemble du pays s’en est très bien accommodé. Donald Trump a même donné des sueurs froides au Canada quand il a menacé à son tour de le résilier.

Le Québec se remettra aussi des divagations de Mme Kurl, mais il a réalisé une fois de plus à quel point toute affirmation de sa différence est intolérable. Ce débat ne s’éteindra pas, il changera simplement d’objet.



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