Penser l’éducation avec Kant

L’actualité nous ramène sans cesse la vaste et cruciale question de la place que nous devrions faire au numérique en éducation. Devrait-on en généraliser les usages, comme le demande ces temps-ci l’organisme Edteq ? Lesquels, alors ? Ou devrait-on s’en méfier comme d’une menace et le plus souvent l’écarter ?

Ces questions soulèvent des enjeux économiques et pédagogiques importants sur lesquels il arrive que la philosophie jette de précieux éclairages. On le verra à partir d’un exemple de la pensée d’Emmanuel Kant (1724-1804) sur l’éducation.

Rappelons pour commencer quelques-uns de ces enjeux liés au numérique que l’actualité nous contraint à considérer.

Il y a bien entendu d’abord toute cette cruciale question de l’école à distance, que la crise que nous traversons nous a contraints de pratiquer. Quelles leçons en tirer ?

Steve Bissonnette et Christian Boyer ont examiné les recherches menées dans huit pays sur ces questions. Dans leur imposant travail, on peut lire ceci : « Ce qu’on observe n’est pas enthousiasmant. La régression des apprentissages semble être démontrée pour l’ensemble des clientèles, et encore plus fortement pour les enfants des écoles primaires provenant de familles moins fortunées, moins scolarisées et pour ceux qui éprouvent des difficultés d’apprentissage ou qui sont fragiles dans leurs apprentissages. » Cette conclusion est conforme à ce qu’on observait à propos de l’école virtuelle avant la pandémie et laisse fortement entendre que, si on n’a pas le choix, comme ce fut le cas à cause de la pandémie, elle peut être pertinente. Mais si on a le choix…

Des innovations ponctuelles peuvent-elles être souhaitables et bienvenues ? Sans doute. J’ai par exemple eu récemment bien du plaisir à apprendre (dans la revue scientifique Physics Education de septembre 2021) comment, en classe de physique, on pouvait, par différentes méthodes, mesurer la hauteur d’un bâtiment en n’utilisant pour ce faire qu’un cellulaire et des objets courants. Combien de méthodes, demandez-vous ? 61 ! Avec quels effets sur l’apprentissage ? On verra… si on prend le temps de les mesurer.

Il ne faudrait toutefois pas oublier d’autres effets néfastes de l’utilisation des réseaux sociaux en général et des cellulaires en particulier, des effets qui sont de mieux en mieux documentés. Des chercheurs crédibles prennent au sérieux l’hypothèse que ceux-ci jouent très vraisemblablement un rôle dans l’augmentation qu’on observe dans la génération Z du sentiment de solitude, des dépressions et même des suicides. Dans le cas du sentiment de solitude, les enquêtes PISA indiquent que c’est bien le cas dans 36 des 37 pays étudiés, où ce sentiment est en augmentation depuis 2012.

Une des stratégies préconisées par deux d’entre ces chercheurs (Jonathan Haidt et Jean M. Twenge) est d’interdire le cellulaire en classe, ce qui améliorerait la qualité des relations entre les personnes. Kant ajouterait sans doute que cela faciliterait en plus l’apprentissage et dirait comment.

Kant et les bienfaits pédagogiques de l’immobilité

Kant est un nom si important dans tant de secteurs de la philosophie qu’on pourrait oublier qu’il s’est aussi intéressé à l’éducation. Une de ses idées concerne l’importance, pour les enfants, de se tenir immobiles.

Il écrit : « On envoie d’abord les enfants à l’école, non pour qu’ils y apprennent quelque chose, mais pour qu’ils s’y accoutument à rester tranquillement assis et à observer ponctuellement ce qu’on leur ordonne, afin que dans la salle ils sachent tirer à l’instant bon parti de toutes les idées qui leur viendront [et non suivre] tous [leurs] caprices ». Traduisons : par cette fenêtre que créent l’immobilité et l’écoute, et par l’attention qu’elle permet, des idées peuvent parvenir à la raison.

Cette idée soulève bien entendu d’importantes questions et d’importants débats quant à la nature et au rôle de l’autorité en éducation. La discipline, comme premier moment de la culture, occupe une grande place dans la réflexion de Kant sur l’éducation — et lui-même n’a pas manqué d’en relever le caractère à première vue problématique, voire paradoxal. C’est que le moyen (la discipline) semble ici contredire la fin visée (la liberté et l’autonomie). On comprend dès lors qu’aux yeux de Kant, « un des plus grands problèmes de l’éducation [soit] de concilier sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se servir de sa liberté ».

Mais laissons ces questions de côté et transposons ce que dit Kant (au XVIIIe siècle) à notre époque et aux infinies et si irrésistibles stimulations que provoquent sans arrêt les cellulaires et les réseaux sociaux.

On peut sans difficulté y voir un immense péril pour la pratique même de la transmission et de la compréhension d’idées, de savoirs, et pour la formation d’habitudes de travail. Un péril si grand que le bannissement des cellulaires en classe, surtout pour les plus jeunes, peut être tenu pour une bonne idée.

Ma crainte est qu’on refuse de voir ces dangers même quand ils sont documentés. Ou que, les constatant, parce qu’on ne peut plus les nier, on suggère, pour les contrer, d’augmenter encore ce qui les cause.

Donnons un exemple au hasard : constatant par des examens la pauvreté de la maîtrise du français écrit de nombreux cégépiens, on suggérerait de permettre aux futurs candidats d’avoir recours à un logiciel de correction lors de la passation dudit examen.

 

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