Une campagne en dents de scie


Cette campagne électorale n’a pas été celle à laquelle les libéraux s’attendaient. Bien qu’ils aient lancé le bal, on a vite constaté qu’ils étaient mal préparés pour la bataille : de toute évidence, ils comptaient la mener dans une arène politique bien différente et, surtout, moins hostile.

Avant le déclenchement des élections, le 15 août dernier, les sondages internes du Parti libéral laissaient voir un gouvernement Trudeau majoritaire grâce à quelques sièges — une position peu confortable, mais une avance quand même. La cote de popularité du premier ministre était meilleure qu’elle ne l’était en 2019 ; le parti était confiant.

Que prévoyait donc de répondre Justin Trudeau aux journalistes qui cherchaient à connaître la véritable raison de ces élections ? En bref : on s’attendait à ce qu’après trois jours, plus personne ne cherche de réponse à cette ennuyeuse question.

La campagne porterait sur la façon de mieux relancer l’économie, affirmait le clan Trudeau. Les regards seraient tournés vers les annonces libérales en environnement, vers le programme pancanadien de services de garde, vers la gestion de la pandémie. Comme M. Trudeau l’a démontré dès les premiers instants de la campagne, la question de la vaccination obligatoire contre la COVID-19 allait devenir un point de clivage ; les libéraux espéraient semer le doute sur l’approche en santé publique d’Erin O’Toole.

Le chef conservateur a été mis à mal. Il a essayé de trouver un compromis — longuement réfléchi pour plaire à ses troupes — en encourageant les Canadiens à se faire vacciner, tout en laissant aux antivax l’option d’utiliser des tests de dépistage rapide et des masques, mais c’était peine perdue. Quand les journalistes ont cherché à savoir si M. O’Toole exigerait que tous ses candidats soient vaccinés, on l’a vu patiner.

Ces cinq semaines de campagne ont connu plusieurs rebondissements.

Au départ, on s’en souviendra, la situation en Afghanistan a pris le dessus dans l’actualité. Les questions posées au premier ministre Trudeau portaient alors (à juste titre) sur les milliers de personnes bloquées à Kaboul incapables de se réfugier au Canada malgré les promesses d’Ottawa.

De son côté, M. O’Toole a cherché à se positionner comme l’homme « qui a un plan » pour relever le Canada de la pandémie. Sa campagne a toutefois été marquée par des tergiversations sur le contrôle des armes à feu et son soutien aux industries fossiles. Même chose au sujet du compte d’épargne vert, avec lequel il n’ira probablement pas de l’avant, et l’entente de 6 milliards sur les services de garde signée avec Québec par les libéraux, dont il se dit prêt à discuter avec François Legault.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a eu du mal à s’imposer jusqu’à ce que la modératrice du débat anglophone lui fasse une faveur inespérée : suggérer que le Québec soit raciste. Lors des semaines précédentes, les sondages rapportaient beaucoup d’instabilité dans le vote bloquiste. Il semble que ce ne soit plus le cas.

Le NPD a mené une solide campagne construite autour de l’idée que son chef, Jagmeet Singh, se soucie davantage de M. et Mme Tout-le-Monde que ne le fait Justin Trudeau. Nous saurons lundi si son argumentaire était suffisamment convaincant.

Accessoirement, le Parti vert (en plein effondrement) et le Parti populaire (en croissance impressionnante) pourraient causer quelques surprises.

L’inflation est galopante. La quatrième vague de la COVID-19 déferle sur le pays, touchant surtout les gens non vaccinés. La machine libérale n’a jamais vraiment pu expliquer pourquoi les Canadiens ont été appelés aux urnes, donnant l’impression marquée que ces élections n’ont été déclenchées que pour servir ses propres intérêts.

Il n’est donc pas surprenant que les partisans de Justin Trudeau aient été peu enthousiastes — jusqu’à cette semaine.

La récente sortie du premier ministre conservateur de l’Alberta, Jason Kenney, vient peut-être de changer la donne. Forcé d’admettre qu’il a levé ses mesures de lutte contre la COVID-19 trop précipitamment, il juge maintenant nécessaires le recours au passeport vaccinal et le retour au confinement. Une volte-face qui risque de mettre des bâtons dans les roues de la campagne conservatrice.

M. O’Toole a longtemps été élogieux quant à la gestion de la pandémie en Alberta. Associer M. O’Toole à M. Kenney pourrait clôturer la campagne exactement comme les libéraux l’avaient espéré.

En fin de compte, les électeurs pourraient se demander qui est le mieux placé pour gérer la pandémie actuelle. Une question qui avantage certainement M. Trudeau.
 

  

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