Le Bloc et le noeud gordien

Je n’ai toujours pas trouvé, dans les ventes de garage, un des t-shirts produits par le Bloc québécois en 1993 où on lisait : « Ceci est la première et la dernière élection du Bloc Québécois. » Ce n’était pas de la naïveté. C’était de l’optimisme. À l’époque, l’indépendance semblait à portée de main. Manquait sur le vêtement un astérisque renvoyant à des petits caractères : « À condition que l’indépendance soit faite avant la prochaine élection fédérale. »

C’était il y a déjà neuf élections fédérales. Les neuf fois, j’ai voté Bloc. Toujours par conviction, certes. Mais parfois aussi par amitié, par habitude, même par dépit. Pas cette année. Cette année, mon vote pour le Bloc est celui d’un naufragé qui se jette sur la seule bouée de sauvetage disponible. Cette année, je bénis les astres électoraux d’avoir réservé aux Québécois qui cumulent mes orientations — progressistes, écologistes, féministes, nationalistes et indépendantistes — une case sur leur bulletin de vote leur permettant de s’extraire de ce qui serait, sinon, un dilemme d’envergure.

Imaginez notre détresse si le Bloc n’était pas là. Notre élan nationaliste voudrait rejeter Justin Trudeau, qui compte céder à son instinct de bafouer notre autonomie en santé et qui compte mettre le poids de l’État canadien dans la contestation de notre loi sur la laïcité. Notre élan écologiste et féministe nous interdit d’appuyer un Parti conservateur dont le dernier congrès a nié l’existence de la crise climatique et dont la majorité des députés n’a de cesse que de rogner le droit à l’avortement. On voudrait bien, avec Jagmeet, taxer les ultrariches, fermer le robinet des subventions aux hydrocarbures et se faire rembourser nos soins dentaires, mais en voilà un autre qui, une fois au pouvoir, se balancera de respecter nos décisions collectives et qui compte dans son caucus un bon contingent de Quebec bashers.

Nous serions, sans le Bloc, forcés de faire des calculs compliqués. Bon, on aurait moins d’argent pour la santé avec les conservateurs, mais ces sommes seraient accordées sans condition. Reste qu’on en aurait dix fois plus avec les libéraux. Et on en a vraiment besoin pour payer des primes de retour aux infirmières retraitées ou démissionnaires ? Pourrait-on obliger Trudeau à ne choisir que des conditions qu’on satisfait déjà ? Si oui, comment ? Une fois élu, il ferait à sa tête.

Avec O’Toole, on aurait au moins une déclaration de revenus unique, des pouvoirs en immigration et la loi 101 dans les entreprises à charte fédérale. Mais il présiderait à une relance de l’exploration pétrolière qui ferait de nous des complices du réchauffement planétaire et des parias dans toutes les rencontres internationales sur le climat.

On pourrait décider d’envoyer un contingent de néodémocrates en espérant mettre un des grands partis en position de minorité, mais quelle garantie aurions-nous qu’à part pour le climat, les ultrariches et les dents, ce parti qui a appuyé la loi sur la clarté ne nous faussera pas compagnie sur des questions essentielles ?

Des imperfections qui nous ressemblent

Vous voyez, ce ne serait pas gérable. Le Bloc québécois n’est pas parfait, mais ses imperfections sont les plus proches des nôtres. Face à un gouvernement minoritaire, aucune force ne pourra aussi bien que le Bloc servir de levier pour tirer les décisions vers les orientations qui nous rassemblent, autant sur la santé que sur l’avortement, le climat ou la fermeture des paradis fiscaux. Vous êtes, comme moi, opposé au troisième lien ? Prenez votre carte du Bloc pour voter cet hiver dans une instance près de chez vous une résolution sommant Yves-François Blanchet de ne jamais plus aborder cette question.

Le Canada se dirige vers un gouvernement libéral minoritaire, donc affaibli. Dès mardi, des fuites apparaîtront nous apprenant qui, où et quand des libéraux lucides avaient fortement déconseillé à Trudeau de déclencher une élection inutile et risquée. C’est que la course officieuse à sa succession s’enclenchera. Même chez O’Toole, les lendemains de défaites s’annoncent sombres. On lui reprochera d’avoir sacrifié les vaches sacrées du parti — sur la taxe carbone, sur les armes — dans une course futile vers le centre. Les ultras voudront se venger.

Face à ces partis blessés par l’épreuve électorale, un Bloc québécois renforcé, ayant soutiré des circonscriptions à la fois aux libéraux et aux conservateurs, aura à Ottawa, peut-être pas le « vrai pouvoir » promis lors de la campagne de 1993, mais un réel rapport de force. D’autant qu’une augmentation significative de votes et de députés bloquistes incarnerait indubitablement la volonté des Québécois d’être entendus pour ce qu’ils sont : une nation.

Lundi, l’électeur québécois est donc devant le nœud gordien. Personne, avant Alexandre le Grand, n’avait réussi à le dénouer. Lui, qui avait sans doute un agenda chargé, décida de ne pas perdre de temps à dénouer l’enchevêtrement. D’un coup d’épée, il trancha le nœud. Il nous appartient, lundi, de nous extirper de l’embrouillamini servi par les partis canadiens et de trancher dans le vif, d’un Bloc.



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