L’effet Zemmour

Le film devait sortir l’an dernier à Noël. La COVID-19 en aura décidé autrement. On pourrait pourtant croire que ce n’est pas tout à fait un hasard si, en cette rentrée politique, l’excellent BAC Nord de Cédric Jimenez a vite dépassé le million d’entrées en France. Certes, le sujet de ce thriller mettant en scène trois policiers de Marseille poussés à prendre des libertés avec la loi pour combattre le trafic de drogue dans les ghettos du nord de la ville est dans l’air du temps. Mais, à sept mois des élections présidentielles, ce film pourrait bien devenir le symbole de la campagne qui s’amorce.

Inspirée de faits réels, relatés notamment par le journaliste Philippe Pujol, lauréat du prix Albert-Londres, l’histoire illustre les pièges dans lesquels tombent ces policiers français obligés de combattre la criminalité endémique de ghettos ethniques qui font littéralement sécession. Et cela, alors qu’ils ne sont pas soutenus par leur hiérarchie, celle-ci ne souhaitant pas faire de vagues afin d’éviter la répétition des émeutes de 2005. Le résultat est cette guerre civile larvée qui sévit dans de nombreuses banlieues françaises comme l’avait d’ailleurs avoué François Hollande derrière des portes closes (« Tout cela finira par une partition », disait-il).

Le film sort comme par hasard au moment où plane sur cette campagne l’ombre de la candidature d’un journaliste qui a, depuis vingt ans, dénoncé de toutes les façons possibles cet état de fait. On peut en effet reprocher beaucoup de choses à l’essayiste et polémiste Éric Zemmour, mais certainement pas d’avoir été naïf sur ces questions.

Alors que le Tout-Paris ne parle depuis trois semaines que de son éventuelle candidature, ce n’est pas sans ironie que l’on constate que les idées qu’il défend depuis vingt ans sont aujourd’hui non seulement sur les écrans, mais qu’elles imprègnent les déclarations de presque toute la classe politique. À commencer par le président lui-même.

Comme s’il rêvait de faire de la figuration dans BAC Nord, Emmanuel Macron n’a-t-il pas choisi il y a deux semaines de faire sa rentrée politique à… Marseille ? Élu il y a cinq ans sur un programme libéral qui ne disait pratiquement rien de la sécurité et de l’immigration, le voilà qui, sur le tard, fait campagne à coups de milliards sur des thèmes qu’il contemplait avec mépris il n’y a pas si longtemps. C’est que la réalité est têtue.

Et il n’est pas le seul. À droite — où cette élection devrait se jouer s’il faut en croire les sondages —, on semble s’être donné le mot pour rivaliser de déclarations toutes plus tonitruantes les unes que les autres. Il ne se passe pas une journée sans que le président des Hauts-de-France et candidat déclaré, Xavier Bertrand, ne propose une nouvelle mesure destinée à « restaurer l’autorité ». Au moins, la position du candidat Éric Ciotti a-t-elle l’avantage d’être claire : entre Éric Zemmour et Emmanuel Macron, il avoue franchement qu’il choisirait le premier.

La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, n’est pas en reste. Elle ne propose rien de moins qu’un référendum sur l’immigration. Une idée depuis longtemps défendue par Éric Zemmour ainsi que par Marine Le Pen.

Il n’est pas jusqu’au candidat Michel Barnier qui semble soudainement s’inspirer des idées du polémiste. L’homme qui a durement négocié le Brexit avec Londres a l’aplomb de proposer que la France récupère sa « souveraineté juridique » à l’égard de l’Union européenne et que les tribunaux français aient préséance sur ceux de l’Europe en matière d’immigration. Comme s’il avait oublié que c’est notamment ce qu’avait réclamé en 2015 à Bruxelles l’ancien premier ministre britannique David Cameron en échange de l’annulation du référendum sur le Brexit qu’il s’était engagé à tenir.

Dans son livre qui sort ces jours-ci, La France n’a pas dit son dernier mot (Rubempré), Éric Zemmour raconte l’étonnante conversation téléphonique de 45 minutes qu’il a eue l’an dernier avec Emmanuel Macron. Après avoir discuté d’immigration, le président poussa l’amabilité jusqu’à lui demander de lui « faire une note » listant les mesures qu’il jugeait nécessaires et urgentes. La note n’est jamais venue.

Même s’il n’a pas un dixième de l’expérience politique de tous ceux qui reprennent ses mots, l’ancien chroniqueur du Figaro a un avantage sur eux. Cela fait vingt ans qu’il défend les mêmes idées sans jamais se contredire, chose rare dans le monde politique. Si les sondages ne lui accordent pour l’instant qu’un petit 10 % (deux fois plus que la mairesse de Paris, Anne Hidalgo, tout de même !), il est le seul candidat à mordre à la fois sur le Rassemblement national et sur la droite traditionnelle (Les Républicains). Quitte à faire perdre les deux…

Bien malin celui qui dira si Éric Zemmour fera le saut en politique. On sait encore moins s’il pourrait être ce chaînon manquant qui permettrait à la droite, très majoritaire dans l’opinion française, de s’unifier comme le fit la gauche à l’époque de François Mitterrand. Mais, on peut d’ores et déjà affirmer que ses idées seront au cœur de la campagne qui s’amorce.

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