Le boulet

Il y a des erreurs qu’on finit par oublier, mais il y en a d’autres qui s’impriment dans les esprits. Le leader parlementaire du Parti libéral du Québec, André Fortin, pourrait regretter longtemps d’avoir servi d’entraîneur à Justin Trudeau en prévision du débat télévisé entre les chefs des partis fédéraux.

Après le départ de Philippe Couillard, le député de Pontiac faisait figure de favori dans la course à la chefferie. Dans une lutte contre Dominique Anglade, il aurait eu l’appui de l’establishment du parti et il était infiniment plus doué que celui qu’on lui a opposé en désespoir de cause, Alexandre Cusson, qui a sagement décidé de jeter l’éponge quand il a compris qu’on l’envoyait à l’abattoir.

Pour des raisons familiales parfaitement légitimes, M. Fortin avait décidé de passer son tour, mais il pouvait espérer avoir une autre chance quand le moment lui semblerait plus opportun. Plusieurs de ceux qui étaient prêts à l’appuyer se demanderont maintenant s’il est bien l’homme de la situation.

Certes, rien n’est définitif en politique. Après le départ de Robert Bourassa, le PLQ s’est éloigné pendant un quart de siècle du désir d’émancipation qui l’avait animé depuis la Révolution tranquille et le « Maîtres chez nous » de Jean Lesage. Il fallait d’abord et avant tout sauver le Canada de la menace séparatiste.

Il est possible que la récente redécouverte de sa québécitude soit temporaire et que l’ardent fédéralisme de M. Fortin revienne à la mode au PLQ si l’indépendance en fait autant, mais l’heure est présentement au recentrage nationaliste. Dominique Anglade s’est employée à ranimer une flamme qui semblait complètement éteinte durant les années Couillard, et il serait étonnant qu’elle vacille à nouveau avant un moment.

Se mettre au service de cet apôtre du fédéralisme centralisateur qu’est Justin Trudeau, comme l’a fait M. Fortin, constitue une très mauvaise carte de visite au Québec ces jours-ci. Il aurait dû prendre le chemin d’Ottawa, comme on lui en prêtait l’intention au printemps dernier.

  

Mme Anglade et ses collègues du caucus libéral ne peuvent qu’être furieux. Un leader parlementaire est normalement un des principaux canons d’un parti d’opposition ; alors que s’amorce une année électorale, M. Fortin, dont les qualités de parlementaire sont pourtant indéniables, est plutôt devenu un boulet.

Le premier ministre Legault n’a pas mis de temps à tourner le fer dans la plaie. « C’est qui, le vrai patron du leader ? Est-ce que c’est la cheffe de l’opposition officielle ou c’est Justin Trudeau ? » a-t-il demandé mardi. Il en a remis le lendemain en évoquant la « maison chef » du PLQ à Ottawa. De toute évidence, il ne lâchera pas le morceau.

Mme Anglade, qui n’avait pas été informée de l’initiative de son leader parlementaire, a tenté de la banaliser en expliquant qu’elle-même n’aurait aucun problème à partager sa « perspective » avec n’importe quel chef de parti fédéral qui le désirerait.

Il s’agit de toute autre chose dans le cas de M. Fortin, qui s’est plutôt porté volontaire pour aider M. Trudeau à se préparer spécifiquement à un exercice on ne peut plus partisan. S’il voulait le sensibiliser au respect des compétences du Québec, le moins qu’on puisse dire est que cela n’a pas eu beaucoup d’effet.

Le PLQ a mis fin à toute affiliation avec le Parti libéral du Canada en 1964, même si les deux partagent de nombreux membres. Quand le leader parlementaire du premier s’emploie à conseiller le chef du second, il ne faudrait pas s’étonner que certains s’interrogent sur la réalité de cette autonomie.

  

Depuis quelques semaines, Mme Anglade a fait de louables efforts pour remettre son parti au diapason de l’opinion francophone en prenant ses distances face à Ottawa. Mais la nécessité de se faire plus critique envers le gouvernement Legault en prévision des élections québécoises d’octobre 2022 ne lui facilitera pas la tâche, surtout si Justin Trudeau est reporté au pouvoir.

Si le PLQ fait front commun avec le gouvernement contre les empiètements fédéraux, il contribuera à le renforcer. Inversement, s’il lui reproche de chercher la chicane, on l’accusera de se faire le complice de la « maison chef ». Déjà, son opposition à la Loi sur la laïcité de l’État permet à M. Legault de le ranger dans le camp multiculturaliste, dont le grand gourou est à Ottawa.

Mardi, Mme Anglade a reproché au premier ministre de faire une croix sur les six milliards promis par M. Trudeau en manifestant sa préférence pour un gouvernement conservateur. M. Legault a répliqué qu’elle était prête à vendre l’âme de la nation québécoise en optant de facto pour un parti qui en attaque les fondements.

Comme disait l’autre : il n’y en aura pas de facile.

À voir en vidéo