Fin d’un irréalisme fossile

Il appert que le gouvernement Legault jongle avec la possibilité de mettre un terme à l’exploration pétrolière et gazière au Québec. Le signal serait un message « cohérent avec la réalité de 2021 », dans une relance que l’on souhaite la plus verte possible, avec pour pierre angulaire l’électrification du transport, et ce, avec l’objectif d’une « carboneutralité » d’ici 2050. « On voit bien que l’avenir, au Québec, n’est pas dans l’exploitation du gaz et du pétrole », selon une affirmation du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, reprise par Le Devoir.

Il faut être en phase avec son époque et avec la réalité climatique. Cette réflexion du gouvernement s’inscrit dans l’air du temps, une avancée du Québec dans l’exploitation pétrolière et gazière serait d’ailleurs un contresens. L’Agence internationale de l’énergie, à qui l’on a longtemps prêté un parti pris fossile, n’a pas été sans étonner le 18 mai dernier avec son plaidoyer coup-de-poing demandant l’abandon de tout nouveau projet d’exploration et d’exploitation d’énergies fossiles et l’interruption des ventes de voitures thermiques neuves au-delà de 2035, le tout en se faisant l’apôtre d’investissements massifs dans le développement des énergies renouvelables.

De plus, dans un article publié dans la revue Nature, des scientifiques viennent d’indiquer que près de 60 % des réserves de pétrole et de gaz doivent rester dans le sol pour limiter le réchauffement à 1,5 degré d’ici 2050. Dans un récent texte du Devoir, on pouvait lire que ces chercheurs évaluent que, d’ici 2050, 90 %, des réserves connues de charbon doivent impérativement demeurer dans le sol, mais aussi 60 % des réserves de pétrole et de gaz naturel. Le Canada devrait faire une croix sur pas moins de 84 % de ses réserves de sables bitumineux. Toutefois, dès que les premiers vents de cette réflexion du gouvernement Legault ont soufflé, de hauts cris ont été lancés, empruntant à cette bonne vieille approche en économie classique consistant à s’attarder au coût d’opportunité.

Pour Miguel Ouellette, économiste et directeur des opérations de l’Institut économique de Montréal (IEDM), « cette décision du gouvernement est tout à fait irresponsable et néfaste pour le Québec ». Selon ses estimations, « l’exploitation de notre gaz naturel pourrait créer 9200 emplois, augmenter notre PIB de 93 milliards de dollars et générer 15 milliards de dollars en recettes fiscales sur une période de 25 ans […] La demande connaîtra une hausse de 9 % d’ici 2045 pour le pétrole et de 29 % d’ici 2040 pour le gaz naturel. Pourquoi donc nous priver de ces opportunités ? » demande-t-il. Et l’économiste de l’IEDM d’ajouter : « Il est également insensé de croire que cela aurait un impact réel sur la réduction des émissions mondiales de gaz à effet de serre, surtout avec l’augmentation rapide de celles-ci dans les pays émergents comme la Chine et l’Inde. […] À titre purement illustratif, on peut estimer qu’il ne faut que 14 heures et 53 minutes à la Chine pour annuler la totalité des objectifs de réduction du Québec entre 1990 et 2020. » Mais rien, dans cet argumentaire, sur les externalités négatives. Rien non plus sur l’impact environnemental, l’empreinte carbone, le legs aux générations futures, la rentabilité économique, mais aussi sociale, du développement de cette filière. Elle est devenue réductrice, cette économétrie priorisant l’enrichissement immédiat et amortissant l’appauvrissement futur sur le long terme.

On peut certes évoquer le déficit pétrolier et gazier du Québec, mais cela fait plus de 35 ans qu’on suppute le potentiel du Saint-Laurent sans qu’une occasion commerciale viable à grande échelle ait pu se dessiner. S’il y a présence de formations géologiques pertinentes, l’évidence d’une extraction à des fins de commercialisation reste toujours à prouver — d’autant qu’on a affaire à du pétrole et à du gaz essentiellement non conventionnels, qui impliquent un faible taux de récupération. À cette démonstration toujours absente ou déficiente s’ajoute une liste de considérants liés à la vulnérabilité des sites d’exploitation, aux risques environnementaux et à la fiabilité des techniques d’extraction. Et si la faisabilité économique venait à être démontrée, il faudrait alors intégrer au modèle l’infrastructure d’extraction, de transport, de transformation et de récupération des résidus et déchets que l’opération nécessiterait. Sans compter les dommages collatéraux à l’environnement et, le cas échéant, la création d’énormes bassins de résidus. S’ajoutent à cela les risques associés au transport, essentiellement par pipeline, mais de plus en plus par voie ferroviaire.

Le 9 septembre, dans le cadre d’une visioconférence portant sur la transition énergétique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le ministre de l’Énergie et des Ressources minérales du sultanat d’Oman est revenu aux recommandations de l’AIE, prévenant que, « si nous cessons abruptement d’investir dans le secteur des énergies fossiles, alors il y aura une “famine énergétique” et les prix de l’énergie vont bondir ». « La demande en pétrole et en gaz pourrait bien baisser, mais à court terme nous pourrions voir un scénario à 100 ou 200 $US le baril », lit-on dans un texte de l’AFP.

Se pourrait-il que cette poussée des prix vienne plutôt accélérer le déplacement de la demande et des investissements vers les énergies renouvelables ?

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