La marmite culturelle des politiciens

Le Français Georges Perec avait publié en 1978 un texte nourri de souvenirs fragmentés de sa jeunesse, évoquant des lieux, une chanson, un geste, une silhouette, un film… Parfois on reprend son leitmotiv « Je me souviens » (devise du Québec au demeurant) sans l’envoyer au rayon des nostalgies. Parce que la mémoire est faite de petits riens, mais aussi de passages à vide, de « jamais plus » en résistance farouche. Certains souvenirs dépassent notre personne pour entrer en résonance collective. Ainsi, toute une aile gauche se remémore les positions passées des rouges à Ottawa.

En ces veilles d’élections fédérales, alors que deux partis s’affrontent véritablement pour le pouvoir, nombreux sommes-nous à craindre l’appui de François Legault aux conservateurs, répercuté dans la cour des Québécois. Bien des amis de la culture, nationalistes ou pas, comme ceux qui appellent à des changements radicaux en environnement et comme les défenseurs des plus démunis, ne souhaitent pas de tout cœur la victoire d’Erin O’Toole. Que chaque citoyen devant son urne fasse le choix du moins mauvais, sinon du meilleur. Mais gardons nos mémoires vives : hier parle d’aujourd’hui.

Je me souviens sous le règne de Stephen Harper de ses compressions sauvages à Radio-Canada, diffuseur perçu comme un repoussoir aux valeurs traditionnelles du parti.

Je me souviens de ses coupes de 45 millions dans des programmes de soutien aux arts de la scène en tournée. On avait vu tant d’artistes se mobiliser à l’été 2008, au Québec surtout, pour protester contre ces décisions aberrantes. Leurs effectifs avaient ébranlé les colonnes du temple conservateur aux élections subséquentes, ce qui avait coûté au premier ministre des sièges au Québec et sa majorité en chambre.

Je me souviens que Stephen Harper et certains de ses députés se plaisaient à dépeindre les artistes en enfants gâtés, déconnectés de la réalité des gens ordinaires, pour pousser la foule à s’en désolidariser. Alors que le salaire moyen des créateurs les maintient sous le seuil de la pauvreté.

Je me souviens que son successeur, Andrew Scheer, avait recommandé aux libéraux de tabletter en 2020 un rapport d’expert réclamant la révision de nos lois pour contrer la mainmise des géants du Web. Aussi des obstructions multiples d’Erin O’Toole pour empêcher le projet de loi C-10 sur la radiodiffusion d’aller de l’avant. On aura vu se dissoudre ce projet des libéraux, perfectible certes, mais capital à l’heure où les plateformes changent les habitudes des créateurs et la consommation de l’art par le public. Le déclenchement par Justin Trudeau d’une élection dont personne ne voulait et qui ne comblera sans doute pas ses vœux de majorité a scellé le sort du C-10, mais après picossage continuel des conservateurs pour l’étriller. On s’en souvient aussi.

Cette culture-là, évacuée des débats des chefs, si mal en point sous l’assaut pandémique, vaut-elle qu’on la défende quand la santé, l’économie, les emplois vacillent ? Certains haussent les épaules. Mais les valeurs humanistes aident à affronter les maux présents et les menaces futures.

Dans cette campagne où, à pleines pancartes électorales, des photos de candidats se voyaient affublées de moustaches hitlériennes et rayées de croix gammées, où le premier ministre se faisait injurier et lapider par des opposants aux mesures sanitaires, peut-être que la culture comme art de vivre et pouvoir d’érosion du « moi » triomphant ouvrirait une fenêtre vers un peu de lumière.

Il aura fallu une initiative de la Coalition pour la diversité des expressions culturelles pour que les arts s’invitent dans l’arène électorale. Un panel de cinq hommes issus du PLC, du PCC, du Bloc, du NPD et du Parti vert a répondu aux interrogations de l’animatrice Catherine Perrin. L’occasion s’est surtout prêtée au survol des sujets chauds : révision du projet de loi C-10 et encadrement de Netflix, YouTube et consorts ; modification de la législation sur le droit d’auteur ; soutien aux travailleurs indépendants…

Si Steven Guilbeault, qui tient les rênes du Patrimoine, maîtrisait mieux ces enjeux que ses vis-à-vis, on a parlé davantage d’industries culturelles que d’art immortel. Et le conservateur Steve Shanahan a patiné souvent de travers, empêtré dans les politiques de son chef. J’ai aimé la citation adaptée d’une phrase de Shelley qui a été lancée par Mathieu Goyette, du Parti vert : « Les poètes sont les vrais législateurs du monde. »

Je me souviens pourtant qu’elle n’a fait qu’un tour de voltige avant de s’éclipser.



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