Tunisie: vers la dictature?

La Tunisie, unique démocratie issue du Printemps arabe de 2011, a-t-elle pris la voie de la dictature ? Le tournant effectué cet été à Tunis par le président Kaïs Saïed incite à poser la question.

Devant un chômage massif et une économie en plein marasme, la déception est immense face aux promesses non tenues de l’expérience démocratique en Tunisie, pays de 12 millions d’habitants où règnent un pluralisme politique et une liberté d’expression sans équivalent ailleurs dans le monde arabe.

Cette démocratie, les Tunisiens en ont accouché dans la douleur entre 2010 et 2014 : soulèvement fondateur du « Printemps arabe » (décembre 2010), chute du régime Ben Ali, élections libres, formation d’une assemblée constituante, assassinats politiques, débats féroces entre islamistes et laïcistes… puis compromis historique, en décembre 2013, sous la forme d’une Constitution semi-laïque.

Mais dans la Tunisie de 2021, le contraste est choquant entre une démocratie sur papier, saluée dans le monde entier (notamment par le prix Nobel 2015), et la « vie réelle » : économie catastrophique, tourisme effondré, investissements étrangers absents… et un peuple en colère.

Les Tunisiens sont déçus, dix ans plus tard, des effets apparemment nuls de la démocratie sur leurs conditions matérielles (voire négatifs, si on compare le pouvoir d’achat de 2021 avec celui de 2011) : inflation galopante, chômage approchant les 18 %… et même les 40 % chez les jeunes.

Sans oublier l’impuissance d’une démocratie représentative qui s’est vue réduite, ces dernières années, à un « cirque politique »… avec un Parlement que certains médias ont rebaptisé « le zoo ».

Au Palais du Bardo, on a vu des sit-in, des scènes d’invectives et de hurlements, avec une politique réduite à un « spectacle de foire » (expression du quotidien tunisois La Presse)… et un blocage quasi permanent des débats.

  

Le 25 juillet, invoquant un « danger imminent pour les institutions du pays », Kaïs Saïed a suspendu les institutions fondamentales de la Tunisie.

Ce monsieur de 63 ans un peu guindé, qui fait plus que son âge, visage sérieux voire triste, voix monocorde s’exprimant toujours en arabe classique, a l’air de tout sauf d’un démagogue-dictateur…

Et pourtant, c’est cet outsider de la politique, candidat indépendant élu contre toute attente en 2019 avec 73 % des voix au second tour (mais 18 % au premier tour), qui prend aujourd’hui les pleins pouvoirs et sort la massue.

Il a limogé le premier ministre, interdit les activités du gouvernement et du Parlement, levé l’immunité des députés, bloqué les voyages à l’étranger de personnalités…

Des dizaines de députés, de ministres, d’avocats en vue ou d’hommes d’affaires ont été inculpés dans des affaires de fraude fiscale, d’escroquerie, pour soupçons de corruption, de conflits d’intérêts voire de harcèlement sexuel.

Samedi, se faisant lui-même l’unique interprète des vœux de la majorité, le constitutionnaliste Saïed a soutenu que le peuple tunisien rejette l’actuelle Constitution : « Bien que je respecte la Constitution, il est nécessaire d’y introduire des changements. »

Beaucoup d’observateurs, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Tunisie, regardent aujourd’hui avec inquiétude ce juriste déconstruire chaque jour davantage les fondements institutionnels du seul pays où les idéaux du « Printemps arabe » l’avaient (veut-on croire) emporté en 2011.

L’ONG Human Rights Watch écrit que, depuis le 25 juillet, trois parlementaires ont été incarcérés pour des délits liés à la liberté d’expression, et qu’au moins 50 citoyens sont détenus « arbitrairement » en résidence surveillée.

  

Mais voilà : le président jouit d’une immense popularité, notamment auprès des jeunes, lassés d’une classe politique qui n’a pas su leur proposer d’autres solutions que la répression policière lorsqu’ils sont descendus dans la rue pour réclamer du travail.

Ils applaudissent donc ce coup de balai de l’été 2021, et « la poigne » d’un président plébiscité à plus de 80 % dans les sondages. Parmi la jeunesse, il est devenu un héros improbable.

Le héros d’un grand nettoyage baptisé « Opération Mains propres » : l’expression est inspirée des Mani Pulite italiennes d’il y a 30 ans… même si le « tour de vis » de Kaïs Saïed en 2021 paraît très différent de l’enquête judiciaire qui avait bouleversé l’Italie au début des années 1990.

La classe politique dans son ensemble est prudente dans ses critiques de Saïed, car elle se sait déconsidérée aux yeux d’une forte majorité d’électeurs.

Alors ? Il est possible qu’on assiste au début d’une dérive autoritaire, sous la houlette d’un président « scandalisé » par l’impuissance des institutions, la corruption du monde politique et du monde des affaires (sans oublier les islamistes, toujours en embuscade)… mais qui finirait malgré lui par accoucher d’une dictature comme « seule réponse possible ».

Inversement — c’est ce que soutiennent plusieurs de ses partisans —, il est aussi possible qu’on puisse prendre au mot Kaïs Saïed, et que cette opération autoritaire s’avère le grand nettoyage que les Tunisiens attendaient, un « moindre mal » transitoire pouvant mener à un nouveau régime plus efficace, mais qui saurait préserver le pluralisme et les libertés fondamentales. 

 


 

Une version précédente de cet article, dans laquelle la dernière phrase était coupée, a été modifiée.

 

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