Les censeurs

En 1950, pas question de souligner le centenaire de la mort de Balzac au Québec. Ses livres y sont condamnés. M. Henri Tranquille, libraire de ce pays en piètre état, juge bon de défier l’interdiction. Il accueille sous son toit, tout comme il l’a fait pour les Automatistes de M. Borduas, une petite manifestation d’affection.

À la fin de sa vie, M. Tranquille assistait encore, sans faillir, à presque tous les événements littéraires. Son arrivée était toujours remarquée, saluée. L’homme s’en montrait réjoui et surpris, un peu comme si, chaque fois, il venait de remporter une partie d’échecs, sa grande passion, sans qu’aucune pièce de sa vie soit déplacée.

M. Tranquille a beaucoup compté. Il fit publier, à compte d’auteur, Neuf jours de haine, de Jean-Jules Richard. Plus tard, il trouvera à faire éditer Yves Beauchemin. Au nombre des habitués de sa librairie, notons Jacques Ferron et Claude Gauvreau. En un mot, il jouait un rôle dans le destin de plusieurs écrivains et de leurs lecteurs. Sans doute voyait-il d’abord dans les livres, tout commerçant qu’il était pourtant, une invitation à agir et à penser.

Aussi ma surprise fut-elle grande le jour où, sur un plateau de Télé-Québec, un ancien ministre de Lucien Bouchard, particulièrement expansif et véhément, m’avait asséné sans crier gare que la censure n’avait jamais existé au temps de Duplessis. Je me souviens être resté un instant interdit, bouche bée, ce qui à la télévision donne l’impression que des années passent sous votre nez.

Recteur de l’Université Laval, Mgr Camille Roy indiquait aux établissements d’enseignement, dans son manuel de littérature canadienne-française, les livres à lire et à proscrire. Parmi ces derniers figuraient ceux d’Arthur Buies et de Jules Fournier. Lire, la majorité de la population n’avait aucune chance de pouvoir le faire. Les collèges, qui détenaient les clés du savoir, ne leur étaient pas ouverts. Cela était vrai à plus forte raison pour les femmes. Le peuple était prié de s’en tenir à la lecture du petit catéchisme, lequel nécessitait moins d’être lu qu’appris par cœur pour ensuite être ânonné.

L’Inquisition jouit d’une longue tradition, y compris en ce demi-pays. Prenez le cas du bouillant Aristide Filiatreault. Condamné en 1892 par les autorités pour l’impiété dont fait preuve son imprimé, il ne se laisse pas faire. Il rugit et entreprend de mordre cette Église qui tient chez nous le rôle d’État. Filiatreault réclame une université laïque, l’éducation pour les femmes, le droit de professer ses opinions. Surtout, il ne croit pas aux pensées toutes faites. Il demande que les esprits puissent se former librement et sérieusement. Il publie en ce sens, dans la foulée de son ami Joseph Doutre, un ouvrage frondeur intitulé Ruines cléricales. C’en est trop. Filiatreault a beau ruer et se cabrer, rien n’y fait. Coincé dans les filets moraux de son époque, il perd tout. Sauf l’honneur.

L’invraisemblable histoire de ces livres brûlés en Ontario, à l’occasion d’une bête opération de purification morale parrainée par une fausse Autochtone, a jeté d’emblée du discrédit sur les partisans d’une gauche radicale, dite woke, comme si tout cela s’expliquait seulement en glissant la tête par cette commode sortie de secours idéologique. Je veux bien considérer comme outrancières et mal avisées bien des prétentions à la sainteté de cette gauche-là, mais comment exonérer du même souffle la morale à deux sous que distillent ces invraisemblables commissions scolaires confessionnelles, là où s’est bel et bien jouée cette navrante histoire avant de faire le tour du monde ? N’est-ce pas au nom d’« un projet éducatif catholique », en vertu d’une caricature de programme scolaire où sont scandées surtout « des valeurs catholiques », celles d’« un milieu francophone catholique », dans « une vision partagée de l’école catholique », qu’a été conduite cette histoire abracadabrante ? Pourtant, aucun parti politique n’a cru bon d’en dénoncer le cadre. N’est-ce pas là qu’il fallait d’abord chercher des responsabilités ? La gauche radicale que l’on montre du doigt ne sert ici que de sauf-conduit à un cadre religieux obscurantiste dûment institutionnalisé, d’hier à aujourd’hui.

Cette vieille facette de cette nouvelle histoire de censure, conduite au nom de quelques affabulations morales, révèle la légèreté avec laquelle on considère toutes ces affaires en les rangeant d’emblée dans une seule boîte idéologique, comme pour mieux se dire étonnés, au moment de l’ouvrir en public, de n’y trouver rien de plus que ce qu’on y a soi-même placé. Que des Autochtones puissent de nouveau se trouver instrumentalisés par des charlatans n’a pourtant rien de bien nouveau. Et tout cet émoi collectif, engendré sur leur dos, ne fait que détourner, encore une fois, le regard de leurs pauvres conditions de vie réelles.

La petite industrie du nationalisme identitaire se porte bien. Elle se nourrit, grassement, de l’agitation de pareilles bêtises. Cependant, comment peut-elle continuer de faire croire que le problème majeur de l’heure consiste en un phénomène de censure woke ? Comment oublier le manque de places en garderie ? Les inégalités sociales, dont les Autochtones comptent parmi les plus éclatantes victimes ? La nécessité de déployer l’armée pour s’occuper des personnes âgées ? La triste réalité d’écoles sous-financées ?

Qu’un premier ministre très provincial se sente autorisé, dans un tel champ de ruines, à clamer qu’être Québécois, c’est voter pour les conservateurs à Ottawa, cela ne constitue-t-il pas, là aussi, quelque chose d’alarmant ? En un mot, comment croire que les problèmes fondamentaux de notre société se résument à cette invraisemblable menace woke, devenue le fonds de commerce d’agitateurs patentés d’une variante nauséabonde du nationalisme ?

Chaque époque charrie ses censeurs. Et souvent, les censeurs s’ignorent pour ce qu’ils sont.

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