«Le Devoir» du cœur

Je l’appelais ma pièce rouge, à cause des rideaux qui rendaient la lumière toute chaude dès qu’elle osait pénétrer l’espace.

Pour y accéder, il fallait emprunter l’escalier au fond du couloir, descendre sous le niveau de la mer, bien « en dessous » de ce qui se déployait à la surface du monde.

Le lieu ne contenait que ce très peu nécessaire au déploiement du jeu : un divan, évidemment, puis une chaise, placée « juste à la bonne distance ». Entre les deux, une horloge, qui marquait le temps.

Séance après séance, dans une « suspension du jugement et du monde », selon la pensée du philosophe Husserl, j’y accompagnais tous ces êtres qui cherchaient à transformer leurs grandes déchirures en de sublimes courtepointes de sens cousues main.

C’était ma façon d’habiter le monde, ma manière à moi de supporter le poids des choses, leur absurdité, leur temporalité, leur obscurité ou leur puissante brillance.

Vous l’aurez compris, je suis psy. Pas docteure. Pas coach de vie. Pas psychanalyste. Juste psy.

Je le suis encore, même si, en janvier 2020, j’ai dû quitter ma pièce rouge, en catastrophe, alors qu’on m’annonçait que je portais en moi le résultat d’une anarchisation de mes cellules.

Le mot « cancer » a débarqué dans ma vie tout juste avant que le monde se suspende, cette fois-ci de manière littérale et collective, le temps d’une pandémie.

Aujourd’hui, je me présente à vous au sortir de cette crise, soignée et au plus près de ce que je pourrais nommer « guérie », mais, comme vous peut-être, un peu endommagée, encore abasourdie par cette étrangeté que nous venons de traverser et qui, nous le savons, n’est possiblement que la première variation d’une longue série.

Mes cheveux repoussent.

Les cicatrices blanchissent.

Mais il semble qu’il soit encore temps d’égrainer les pertes et de s’asseoir devant les constats qui s’imposent à nos consciences.

La pandémie nous a tous arrachés violemment à nos allant-de-soi. Nous avons touché le revers des décors en carton-pâte qui nous servaient possiblement de périmètres de sécurité : nos habitudes, nos fuites éternelles dans la suractivité, notre si grande tendance à ne pas tenir compte des limites : les nôtres, celles de nos enfants et celles de nos systèmes. Cette crise nous a ainsi plongés, collectivement, et j’oserais souffler, enfin, dans des constatations immensément cruciales sur, notamment, notre vulnérabilité.

D’un coup, nous nous sommes mis à boire à grandes lampées la tasse de ce que nous avions délaissé, sans vraiment nous en rendre compte. Révélée en pleine lumière, l’ombre de notre société a pris la forme d’un massif « retour du refoulé », telles des baleines échouées sur les plages de nos négligences.

Aussi nous sommes-nous entredéchirés sur les questions vaccinales et autres enjeux de conformité ou de liberté. Nous avons été privés de nos liants fondamentaux, de ceux dont on a besoin pour traverser la vie, de nos lieux de décompression, de nos petits espaces de « chaos contenus », qui nous maintenaient dans nos équilibres relatifs.

Notre fameuse « santé mentale » nous est apparue bien fragile. Les études se sont mises à pleuvoir. Les experts l’ont déclaré à l’unisson : collectivement, nous souffrons.

Oui, nous sommes anxieux, dépressifs, obnubilés par notre image, pétris de honte, prostrés dans nos rigidités, hyperactifs ou encore épuisés.

Nous sommes surtout humains. Et si nous osons sortir de ce langage réducteur « médico-économique » selon l’expression du psychanalyste Roland Gori, disons simplement que nous sommes habités par des états qui constellent la tragédie de nos existences, d’une façon qui ne se standardise point, mais qui se raconte, en autant de gens, en autant de singularités qu’il y a de personnes.

Peut-être serait-il temps de s’attarder autrement à toute cette souffrance ? Autrement que dans cette fuite vers l’avant qui, souvent, consiste à appliquer sur nos blessures un remède qui ressemble à ce qui avait causé la souffrance initiale. C’est ce à quoi cette chronique vous conviera, chaque semaine : à vous raconter.

Non, il n’y aura pas d’outils pour bien vivre, pas de pathologisation de l’être ni de diagnostics, pas de douze étapes faciles pour cesser de ressentir la douleur, pas de Guide pratique à l’usage de l’humain contemporain.

Non.

En fait, elle sera, je l’espère, une double occasion de guérison. Pour vous, elle offrira la possibilité de consacrer à ce qui veut se dire un espace et du temps, afin que vous puissiez oser la réparation par le langage, qui fait de nous, humains, encore la seule espèce qui puisse transformer l’angoisse en beauté.

Et, pour moi, elle me permettra de « reprendre ma chaise », symboliquement, et de me tendre vers votre visage, selon la si magnifique pensée du philosophe Emmanuel Levinas, qui voyait dans le visage de l’autre rien de moins qu’une exigence éthique.

Je pourrai ainsi faire mon « devoir », celui du cœur.

Je vous en remercie déjà et j’ai hâte de vous lire.

Place à vos récits !

Chaque mois, je vous demande de vous raconter sur un thème précis. Ce mois-ci, parlez-moi de vos pertes, des absences qui se sont invitées dans votre vie depuis le début de cette pandémie. À la fin de chaque mois, en dialogue avec vous, je publierai une partie des récits retenus. Écrivez-moi à nplaat@ledevoir.com.

 

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