Pensons à ce que nous faisons

Bien que je l’aie commentée ici et là, je sens l’impérieux besoin de revenir sur cette affaire de livres retirés de bibliothèques scolaires en Ontario — et pour certains brûlés.

Je suis persuadé qu’il faut, pour correctement juger de cette affaire, prendre sur elle ce recul qu’aide à acquérir la philosophie de l’éducation. C’est cette perspective que je me suis efforcé d’adopter quand on m’a demandé de commenter cette affaire et je veux ici, par un écrit (qui reste…), la rappeler clairement et présenter les conclusions auxquelles elle me conduit.

Le rôle de l’école

Ce qui compte d’abord et avant tout, c’est se rappeler que ces événements se produisent dans une institution bien particulière : l’école. Celle-ci a pour fonction principale d’éduquer et elle est destinée aux enfants et aux jeunes, contrairement aux établissements d’éducation supérieure, comme les universités, qui s’adressent, elles, à des adultes.

L’école éduque en transmettant des savoirs. Ceux-ci sont déclinés en un curriculum qui doit avoir été soigneusement pensé et dispensé en tenant notamment compte de l’âge des destinataires. Un souci majeur doit alors être de ne pas endoctriner, ce qui serait de faire en sorte que les élèves adhèrent inconditionnellement à une doctrine, qui n’est pas un savoir, mais plutôt une position possible et débattue sur un sujet, sur une question ou sur un enjeu social.

Il arrive bien entendu qu’on doive réviser le curriculum. Ce qui nous y conduit, souvent, c’est d’abord les transformations du savoir que l’école a pour fonction de transmettre. On n’enseigne pas au secondaire exactement le même contenu en physique dans une classe de 1860 que dans une classe de 1960 : la science a évolué et le curriculum scolaire s’est, avec raison, adapté. Il y va bien entendu de même en histoire.

Cette fois, par contre, bien plus que dans d’autres disciplines, ces transformations de notre savoir sont aussi portées par des mouvements divers et engendrent des débats sociaux et des revendications de toutes sortes. Tout cela se passe dans la société dans son ensemble, et c’est ici qu’il faut se rappeler un autre aspect du statut particulier de l’école.

Celle-ci est en effet une sorte d’entre-deux entre la famille, d’où viennent les élèves, et la société, dans laquelle ils sont destinés à devenir des citoyens. Par l’école, idéalement, ils sortent de leur famille avec tout ce qui la caractérise et accèdent à des savoirs et aux normes qui les régissent : ils se forgent peu à peu une identité et se préparent à entrer lucidement dans la société.

Prenez à présent en compte la mission de transmettre des savoirs ; cet incontournable impératif de ne pas endoctriner ; le statut singulier de l’école ; et l’âge de ceux et celles qui la fréquentent. Puis demandez-vous à quelles conditions — et, le cas échéant, selon quelles balises — il convient de modifier un curriculum d’histoire et comment il faut le dispenser selon l’âge des élèves. Si vous m’avez suivi jusqu’ici, vous voyez clairement s’allumer des signaux lumineux sur lesquels on lit « prudence » et « attention ».

Mais vous connaissez aussi de précieux guides pour procéder. On demandera à des experts de nous mettre à jour sur les savoirs désormais connus et reconnus ; on fera soigneusement la distinction entre savoir et idéologie, entre position débattue ou controversée, avec le souci de ne pas endoctriner ; on tiendra compte de l’âge des élèves pour aborder certains sujets plus délicats ; et on saura que tout ce qui se déroule hors de l’école n’a pas pour cette seule raison sa place à l’école, et encore moins à tous les niveaux.

Réflexion et nuances

La révision du curriculum pourra bien entendu avoir des répercussions sur les manuels scolaires et, plus largement, sur la bibliothèque de l’école. Dans l’affaire ontarienne, c’est par elle qu’on a commencé.

C’est le militantisme plutôt que l’expertise des savants qui a pris des décisions et a agi. Rien n’assure que le danger d’endoctrinement ait été soigneusement pris en compte et ait pesé de tout son poids sur les décisions prises. Au mépris de l’âge des lecteurs, on a mis dans le même sac livres d’histoire, encyclopédies, récits, romans et bandes dessinées, ce qui témoigne d’une méconnaissance totale des livres, alors qu’on s’apprêtait à en mettre certains à l’index et, horreur, à en brûler d’autres. Et des décideurs ont cautionné tout cela, démontrant hors de tout doute leur incompréhension de ce qu’est l’école et de ce qu’est sa mission.

Peut-on — doit-on ? — repenser certains aspects du curriculum d’histoire, en particulier ce qu’on y dit des Autochtones ? Sans aucun doute. Mais ce qu’on a vu en Ontario est terrifiant et signale, une fois de plus, hélas, que l’époque manque trop souvent cruellement de cette précieuse capacité à nuancer, voire à simplement penser.

J’ai voulu défendre une perspective de philosophe. Me reviennent justement ces mots d’une précieuse philosophe de l’éducation, Hannah Arendt : « Tout ce que je demande, disait-elle, est que nous pensions à ce que nous faisons… » Elle disait aussi ceci, qui prend ces jours-ci des connotations un peu effrayantes : « L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité́ et, de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. »



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