Un autre monde

« Monsieur, si la connerie n’est pas remboursée par les assurances sociales, vous finirez sur la paille ! »

En 1962, voilà ce que lançait dans toute sa superbe un jeune homme fantasque de 29 ans, un verre à la main, accoudé à un bistrot de Villerville, sur la côte normande. Deux ans après la sortie d’À bout de souffle, symbole de la Nouvelle Vague, celui que ses compagnons surnommaient déjà Bébel quittait les avant-gardes de Saint-Germain-des-Prés. Sur des paroles de Michel Audiard, il allait être adoubé par la France profonde et nul autre que le parrain du cinéma français, Jean Gabin, dans le chef-d’œuvre d’Henri Verneuil, Un singe en hiver. Comme aurait dit Audiard, ces deux-là n’avaient pas « le vin petit ni la cuite mesquine ».

Par ce genre de télescopage dont l’actualité a le secret, le hasard a voulu que Jean-Paul Belmondo décède quelques jours avant qu’une étrange nouvelle venue de l’Ontario fasse le tour du monde. Le contraste ne pouvait être plus grand. Alors que disparaissait ce symbole d’une époque marquée comme nulle autre par la liberté de parole et de penser — pour ne pas dire de vivre — , on apprenait avec effroi qu’à des milliers de kilomètres, une sombre commission scolaire avait ressuscité une pratique obscurantiste millénaire : l’autodafé.

On savait que l’Inquisition brûlait les œuvres des hérétiques (et parfois les hérétiques eux-mêmes), que le moine Savonarole réduisait en cendres les toiles de Botticelli, que les nazis brûlaient Proust et Zweig, que les bolcheviques faisaient de même avec Kant et Descartes et que les talibans première version brûlèrent 55 000 livres. Or voilà que dans l’Ontario puritain et décolonial, on brûle aujourd’hui Tintin, Astérix et Lucky Luke.

Autrefois, les livres honnis étaient qualifiés d’« impies », de « bourgeois », de « réactionnaires », de « subversifs », de « scabreux » ou de « dégénérés ». La nouvelle morale a simplement changé de vocabulaire. Elle prétend dorénavant qu’ils ont « manqué de respect » à une minorité, véhiculé des « stéréotypes » ou, pour le dire de manière encore plus sibylline évidemment calquée sur l’anglais, qu’ils contiennent des propos dits « inappropriés ». Le mot bateau par excellence ! Mais, ne nous y trompons pas, la logique est la même.

J’entends déjà monter la rumeur destinée à excuser l’inexcusable. Même certains auteurs dont les livres ont été réduits en cendres trouveront le moyen de minimiser la chose. Il s’agirait d’un simple « dérapage » anecdotique, d’une erreur de parcours évidemment bien intentionnée. Pour l’essentiel, les auteurs de ce geste obscène ne voulaient pas en arriver là. À moins que l’on invoque une pratique ancestrale. Que ne pardonne-t-on pas à ceux qui veulent le bien ?

On aura beau exhiber tous les certificats de moralité du monde, il ne faudrait pas oublier que tous les censeurs veulent notre bien. Ceux de droite comme de gauche. N’oublions pas non plus que si, heureusement, tous ne sont pas des criminels comme dans l’Allemagne nazie, la Chine communiste et certaines Républiques islamiques, tous ont un point commun : ils ne veulent pas vivre dans une société pluraliste — et encore moins démocratique.

Dans une telle société, on ne combat pas des idées en brûlant un livre. On ne le fait pas non plus en le bannissant des bibliothèques ou en le faisant précéder de « mises en contexte » patentées qui infantilisent le lecteur. On le fait en écrivant un autre livre. Et on laisse le lecteur juger. Oui, ce lecteur autrement appelé « citoyen », celui à qui les Lumières ont un jour donné la liberté de lire ce qu’il voulait quand il le voulait, que cela déplaise ou pas aux autorités politiques et morales de l’époque.

Le contrat démocratique ne présuppose-t-il pas justement que l’on accepte de vivre avec des gens qui ne pensent pas comme nous, et cela, même s’ils osent caricaturer l’islam, blasphémer ou rire d’un trait culturel d’une minorité ? En démocratie, la vérité ne peut surgir que du débat libre de toute censure des idées.

Cet autodafé décolonial n’est malheureusement que le dernier d’une longue liste de gestes de la même eau. Que l’on songe à la censure douce de deux pièces de Robert Lepage, SLĀV et Kanata, à l’interdiction de certains mots et à l’affaire Lieutenant-Duval de l’Université d’Ottawa. Sans parler de l’autocensure aujourd’hui massive dans les musées, la presse, les universités et les maisons d’édition.

Le retour de telles pratiques montre aussi que nous concevons de moins en moins l’école et les établissements d’enseignement comme des lieux centrés sur les savoirs et la culture. Combien de pédagogues ne les perçoivent plus que comme des lieux destinés à moraliser les élèves, bref comme des madrasas de l’écologie, de la bien-pensance et de la morale décoloniale. Qu’on est loin d’une école destinée avant tout à former des citoyens cultivés, instruits, et pour cela capables de s’autodéterminer et de juger par eux-mêmes. Comme si nos sociétés pourtant imbues de diversité raciale craignaient comme la peste la diversité d’opinions.

Le 20e anniversaire du 11 Septembre que nous soulignons samedi est là pour nous rappeler que nous avons changé d’époque. Celle qui a vu triompher L’as des as semble aujourd’hui bien loin de nous.

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