Une histoire de rénoviction

Une dizaine de personnes s’étaient rassemblées mercredi soir dans un local de la Maison Saint-Charles pour poser des questions aux deux avocats invités par le Regroupement information logement de Pointe-Saint-Charles.

Parmi les gens présents se trouvent plusieurs locataires d’une maison de chambres de l’avenue Ash, qui craignent de perdre leur toit. On discute de la stratégie à mettre en œuvre pour éviter à tous une éviction potentiellement lourde de conséquences.

Depuis le début de l’été, le nouveau propriétaire fait pression sur les locataires pour les convaincre de quitter les lieux. Il veut procéder à des travaux, qu’il a d’ailleurs déjà commencés. S’il ne peut changer complètement la vocation de l’immeuble — la réglementation municipale interdit la conversion des maisons de chambres en d’autres types d’habitation —, rien ne l’empêche de rénover et de relouer les logements à un fort prix.

L’emplacement est idéal pour des étudiants, ou alors pour de la location à court terme, dans ce quartier grignoté depuis longtemps par la gentrification. Il y a des sous à faire. Bref, il s’agit d’une tentative de rénoviction comme les autres, aussi commune que révoltante.

Certains locataires ont accepté, après des négociations à armes bien inégales et sans avoir été informés de leurs droits, de petits montants d’argent en échange d’une promesse de céder leur chambre. Mais personne ne veut vraiment partir. Car où peut-on espérer se reloger lorsqu’on loue, déjà de peine et de misère, une chambre pour environ 500 $ par mois ? Nulle part. Sur le marché locatif actuel, il n’y a nulle part d’autre où aller.

Me Stéphane Proulx, avocat pour les Services juridiques communautaires de Pointe-Saint-Charles et Petite-Bourgogne, et Me Manuel Johnson, du cabinet Ouellet Nadon, expliquent aux locataires présents les étapes à suivre pour résister à la tentative d’éviction. Le message qu’ils tentent de communiquer est clair : ne renoncez pas à vos droits.

Même si vous avez déjà fait certaines concessions. Même si on tente de vous convaincre que cette éviction est inévitable. C’est faux. Faites savoir au propriétaire que vous bénéficiez d’un conseil juridique, que vous n’êtes pas seuls. Car vous ne serez pas seuls. Au terme de la rencontre, l’anxiété générale semble s’être quelque peu apaisée. Mais comme dans toutes les situations du même genre, l’asymétrie de pouvoir est tellement frappante.

De passage à Montréal en début de semaine dans le cadre de la campagne électorale, Justin Trudeau a égrené quelques promesses en matière de logement. Son parti, a-t-il annoncé, entend « mettre fin aux rénovictions » en dissuadant les hausses de loyers abusives et en déployant un programme pour faciliter l’accès à la propriété. Un engagement vague qui effleure à peine les dynamiques à l’œuvre dans les situations comme celle de la maison de chambres de l’avenue Ash.

Seuls, les locataires peuvent difficilement résister aux dynamiques à l’œuvre sur le marché immobilier, qu’importent les outils et les droits qui sont en principe à leur disposition. Ce n’est rien d’inédit : l’application de la règle se trouble toujours au contact des rapports sociaux. Et dans le cas du logement, c’est bien le cœur du problème. Les locataires, surtout les plus vulnérables, se retrouvent souvent isolés, pris au dépourvu, et ils se résignent à encaisser les abus. Peu importe ce que dit la loi des manœuvres de leur propriétaire.

« Pour un individu, c’est très difficile d’affronter le processus judiciaire lorsqu’il veut contester une éviction ou un traitement abusif. Cela peut être extrêmement humiliant, par exemple, de devoir expliquer à un juge pourquoi on a signé une entente qu’on conteste ensuite. C’est dur pour le moral et pour l’intégrité », constate Me Proulx. « Souvent, dans ce genre de dossier, on travaille avec des gens très vulnérables, qui ont des trajectoires de vie difficiles, qui peuvent avoir de la difficulté à s’exprimer », ajoute Me Johnson.

Si la croyance voulant que le Tribunal administratif du logement soit une institution favorable aux locataires est douteuse, on ne parle même pas des barrières qui s’exercent avant même la judiciarisation des enjeux : la peur, l’isolement, l’épuisement, le manque de littératie… « Mais en mettant les gens ensemble, on crée une force de frappe plus intéressante », affirme Me Johnson.

Or, la mobilisation en ce sens n’est pas si évidente. Si l’accès à la représentation juridique est crucial, ce n’est pas le rôle des avocats de coaliser les locataires, remarque Me Proulx. Pour construire des liens de solidarité entre les locataires, donner l’impulsion à une résistance collective, il faut le soutien de toute la communauté. « Ici, à Pointe-Saint-Charles, il y a des organismes dont c’est le rôle, et c’est grâce à cela que des rencontres comme ce soir peuvent avoir lieu, souligne-t-il. Autrement, les gens vivent cela dans la solitude. »

Il est facile de détourner le regard, de laisser les quartiers populaires être effacés tranquillement. Cependant, d’un flip à l’autre, on ne pourra pas déplacer indéfiniment les populations qui dérangent les ambitions immobilières. Et la réponse ne réside pas dans l’accès pour tous à la propriété, mais bien dans l’accès pour tous à un milieu de vie abordable et décent.

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