La folle du logis

Acquérir un toit, un rêve presque impossible à la ville comme à la campagne pour une génération impuissante qui regarde les prix flamber.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Acquérir un toit, un rêve presque impossible à la ville comme à la campagne pour une génération impuissante qui regarde les prix flamber.

Ça devait arriver. Je suis en amour. Bon, j’ai fait la gaffe d’ouvrir Centris, le Tinder de l’immobilier. La maison est apparue — BOUM ! — sur mon écran, un match immédiat. Et dans ce marché de vendeurs qui pètent plus haut que leur perron, j’avais intérêt à ne pas lui trouver trop de défauts. Comme on fait toujours en amour, on ferme les yeux et les réveils sont parfois cruels.

J’ai écrit à la courtière pour aller la visiter dès le lendemain. Mais je le sentais déjà. Les papillons. Cette petite voix têtue. La vue sur mon enfance, le mont Pinacle, ce roc bienveillant et immobile.

Voyant le prix des loyers grimper de façon scandaleuse ce printemps — je suis locataire depuis les 22 dernières années — et la crise du logement s’accentuer, je me sentais comme la grenouille dans le chaudron même si mon proprio actuel est raisonnable et avenant. J’ai vu des 4 et demie rénovés à louer en demi-sous-sol à 1800 $ par mois sur la Rive-Sud.

Un petit chez-soi vaut mieux qu’un grand chez les autres

Après la première rencontre, je ne rêvais plus que de cette maison. Ce fut une transaction idéale : « Des vendeuses émotives avec une acheteuse émotive », a résumé la courtière, qui craint les unions analytiques-émotifs. En général, on parle de lune de miel jusqu’à l’inspection. Et il y en a pour acheter sans ce filet de sécurité dans le marché actuel.

Déjà que certains courtiers exigent des pré-autorisations bancaires pour visiter ! Bien sûr, j’ai offert (et payé) plus que le prix demandé. Nous étions plusieurs à nous l’arracher. J’ai même écrit une lettre vaguement proustienne aux vendeuses, leur parlant de la vue sur l’enfance (on y revient toujours), de mes confitures d’abricots et de leur home sweet home. Un peu plus et je leur donnais ma recette de madeleines. Il faut savoir se vendre et expliquer aux proprios à qui ils lèguent leurs souvenirs. Elles ont pleuré et me l’ont cédée. J’ai désormais pignon sur la vallée des Pucelles. J’aurais pris une vallée de Puceaux aussi. On ne choisit pas toujours.

Le legs

Je n’ai pas acheté que pour assurer mes vieux jours, tant s’en faut. Je lègue surtout un toit à mon fils qui n’aura vraisemblablement pas les moyens d’acheter, ni en ville ni à la campagne. J’ai acheté pour lui, ses amis, sa secte de pucelles, qu’en sais-je. Si je possédais une terre, j’en ferais une fiducie d’utilité sociale agricole (FUSA). Je suis obsédée par le legs.

Ma génération laisse une poubelle comme héritage à nos enfants ; le moins qu’on puisse faire (si on le peut, bien sûr !), c’est de les aider à mettre un couvercle dessus.

— Tu m’installeras dans la remise quand je serai vieille. Ce sera parfait !

— De toute façon, maman, ça va peut-être tout brûler avant que je puisse l’habiter, m’a souligné l’héritier écoanxieux et lucide.

La courtière Nadja-Maria Daveluy a vu des maisons se vendre à 350 000 $ au-dessus du prix demandé dans Brome-Missisquoi depuis la pandémie…. Et plus elles sont chères, plus les gens paient comptant. « Qu’on ne vienne pas me dire que les Québécois n’ont pas d’argent ! Mais c’est certain qu’à la campagne, ton dollar va plus loin », me confie cette Montréalaise expatriée dans la région depuis neuf ans.

La vraie maison de l’amour est toujours une cachette

Selon les statistiques sur le marché immobilier du gouvernement du Québec, le nombre de ventes a connu une hausse de 35,8 % depuis janvier. Pourtant, on sent un essoufflement récent : au lieu de dix offres sur une baraque, il n’y en a plus que trois. « Tout s’explique par la démographie. C’est le moteur de l’immobilier », me glisse Nadja-Maria, qui dévore les livres de l’économiste et démographe David K. Foot. « En ce moment, nous avons des couples de quarantenaires éduqués qui ont fait de l’argent dans les technologies et qui peuvent accéder au télétravail à la campagne. Et ils tripent sur des maisons vintage construites dans les années 1980 par des quarantenaires… » La boucle est bouclée.

N’empêche, tout le monde n’a pas fait son huile d’olive extra-vierge dans les technos et ne peut se payer ni la ville… ni la campagne. J’en discutais avec des amis ingénieurs trentenaires récemment. Malgré un revenu décent, ils sont incapables d’acheter en ville et certains sont même retournés vivre chez leurs parents banlieusards durant la pandémie.

À l’instar de mes collègues Aurélie Lanctôt et Emilie Nicolas, qui ont dénoncé la crise du logement et immobilière actuelle, ces millénariaux s’insurgent contre la spéculation, qui ne devrait s’appliquer ni aux maisons, ni au blé, ni à l’eau.

Des modèles alternatifs

Malgré des taux hypothécaires avantageux, la génération qui me suit doit composer avec les flips de promoteurs immobiliers, les capitaux étrangers, les Airbnb, la spéculation « normale » (acheter sur plan et revendre pour 200 000 $ de plus lorsque le condo est construit) et la surenchère actuelle. Sans compter les règlements de zonage ridicules qui empêchent une jeune famille de s’installer sur la terre de vieux parents qui pourraient bénéficier de leur présence.

Des contre-modèles émergent, heureusement. Je songe à l’OBNL Foncier solidaire Brome-Missisquoi, qui s’inspire des fiducies foncières d’utilité sociale (community land trusts) en achetant un parc immobilier et en cédant des baux de longue durée à de futurs occupants sur des périodes renouvelables de 100 ans. Je pense aussi au projet en développement de cohabitat Nidazo, à Frelighsburg, toujours dans le même coin, où l’on a fait 55 entrevues avec des familles au mois d’août (pour 25 lots dont une dizaine en bigénération). La philosophie y est écosociale : le projet du « Jardin des cocagnes » adjacent — un OBNL agroécologique collectif zoné vert — est central et les infrastructures et jardins favorisent le partage des ressources.

Bref, j’ai l’impression de ne pas être trop visionnaire en prédisant que ces milieux de vie avec un atelier, des jardins communautaires, une garderie, des cuisines collectives, deviendront des modèles enviables. Une façon de s’éloigner du chacun pour soi coûteux, mais sans retourner aux communes idéalistes des années 1970.

Si nous empruntons la terre à nos enfants, il est grand temps de la leur rendre de façon responsable. Et de rembourser la dette que nous avons envers eux… avant 2050.

cherejoblo@ledevoir.com

Frémi en lisant sur Facebook un fabuleux texte de l’écrivaine et archéozoologue Fred Vargas. Un extrait :

« Franchement on s’est marrés.

Franchement on a bien profité.

Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.

Certes.

Mais nous y sommes.

À la Troisième Révolution. »

À lire en entier, dans sa version originale, ici.

Trouvé un générateur d’excuses à balancer à nos enfants selon notre niveau de sensibilisation et d’engagement. C’est amusant et tragique à la fois de voir comment on peut justifier notre inaction environnementale. « De toute façon, on ira tous en enfer », « ça n’aurait servi à rien », « j’avais une piscine », « c’était trop dur de changer », etc. Le site Sorry Children est à la fois satirique et constructif. On y ajoute quelques pages sur les gestes à poser individuellement et collectivement (en français). Voter plus vert est déjà un geste porteur.

Noté dans le journal Ricochet un article sur les pratiques déloyales de propriétaires sur des groupes Facebook privés. En pleine crise du logement, on s’échange des trucs pour virer des locataires et reprendre leur logement afin de hausser le loyer. La rénoviction a le vent dans les voiles.


Joblog: 20 ans plus tard, je me souviens

Chacun ses souvenirs de cette funeste journée du 11 Septembre. Pour ma part, je suis partie en reportage à New York, le 11 à 11 h avec le journaliste Benoit Aubin (Dieu ait son âme), lui pour L’actualité, moi pour Le Devoir. Je n’ai jamais traversé la douane américaine aussi facilement. Nous marchions « dans » la Fifth Avenue déserte le lendemain matin.

Durant la semaine, une jeune recrue du Devoir (passée chez la concurrence depuis) m’a appelée pour m’emprunter mon ordi parce que le sien ne fonctionnait plus. Un certain Cardinal. Oui, dans ce temps-là, on se prêtait nos ordis. C’est fou quand on y pense. J’avais téléchargé des photos de superbes surfeurs blonds comme fond d’écran. Nous étions moins PC en 2001.

Vingt ans plus tard, j’ai la photo de notre fils partout sur mes écrans. Et je suis surprise de nous voir célébrer sur une terrasse l’entrée au cégep de ce presque adulte que nous avons élevé ensemble en garde partagée.

Ben Laden m’aura donné ça. Un fils. Une famille. Une raison de vivre. Et je vous épargne les phrases lénifiantes du genre « Y’a rien qui arrive pour rien » ou « Y’a toujours un cadeau ». Ce serait oublier tout le sang, la poussière et les larmes qui accompagnent un tantinet d’espoir et de hasard dans les décombres.



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