Un «Dune» à lire

Le Dune de Denis Villeneuve, adaptation du roman-fleuve signé par Frank Herbert en 1965, a suscité l’admiration à la Mostra de Venise. Le TIFF l’attend comme un prophète dans sa Ville Reine cette fin de semaine. Et la machine médiatique en remettra des couches lorsque le film gagnera les salles en octobre, après un long report pandémique. Depuis qu’Alejandro Jodorowsky s’y était cassé les dents avec un projet pharaonique avorté au milieu des années 1970, depuis qu’en 1984, David Lynch, entre éclairs de génie et failles béantes, eut déçu en s’y frottant, une aura maudite entourait ses rejetons cinématographiques. La voici dissipée, semble-t-il.

Nombreux seront les inconditionnels de l’œuvre littéraire à courir masqués au cinéma cet automne. Car pour ce type de film aux effets spectaculaires, à tout le moins, oubliez les étroites plateformes. Un tas de spectateurs se rueront aussi sur l’œuvre de science-fiction sans l’avoir décryptée à travers la lente macération de la lecture. Dommage ! Car le roman, pétri de sens et de liens, demeure la clé magique de cet univers. Villeneuve, qui prévoit un diptyque si le succès public couronne son film, n’en propose ici que la première partie. Décoder le contexte entier permet d’éviter les frustrations des néophytes, à l’heure de s’y aventurer jusqu’à mi-parcours.

Lisons des livres, n’en brûlons point ! Protestons contre les autodafés en s’enfilant les mots entre deux couvertures. Entrons ainsi en résistance. Découvrons les modèles à la source pour mieux en saisir les arcanes.

Pourtant, certains reculent devant l’ampleur de la brique en question. D’autres, faute de parvenir à s’immerger dans ce foisonnant univers, lâchent en cours de route. Mais la récente édition de Dune, en français chez Robert Laffont, publié dans la foulée du cinquantième anniversaire de sa naissance, bel objet stylé, invite au voyage initiatique. Plongeons !

Son action est campée sur des planètes lointaines d’un futur éloigné, alors que les ressources vitales se voient convoitées par deux empires. La fresque fascine autant par ses références au passé que par ses visions prophétiques. Le drame écologique de la planète Dune en manque d’eau, le capitalisme corrompu d’une Guilde aux tentacules dignes du Web qui contrôle l’épice de tous les pouvoirs, semblent évoquer nos démons contemporains. Quant au destin de Paul Atréides, futur messie sur Dune à dégaine de Hamlet, il nous tend une carte intérieure sillonnée de chemins de survie pour mieux affronter notre angoissant XXIe siècle.

Les puits profonds

Sans la vaste culture de l’auteur américain, Dune n’aurait peut-être été qu’un roman de science-fiction habilement tissé. Mais en puisant aux grands récits fondateurs des civilisations terriennes — à la mythologie grecque, entre autres, et à sa dynastie sanglante des Atrides — , il lui a offert une profondeur de champ exceptionnelle. Frank Herbert nourrit sa fiction de diverses cultures humaines, dont celles de la Perse et de la Turquie. L’écrivain jongle avec des mots issus de plusieurs langues, mortes ou vivantes, du latin à l’arabe en passant par le grec, le français (dans son édition originale anglaise), l’espagnol, des langues autochtones, etc. Il ressert les symboliques du kriss malais, des gladiateurs romains, du palanquin asiatique, des matadors espagnols, tendant aux lecteurs des quatre coins du monde leurs référents pour atteindre de plein fouet l’inconscient collectif. Le ver géant de Dune serait-il le dernier avatar du dragon légendaire à pourfendre ou à enfourcher afin d’accroître sa force et son champ de conscience ?

Ici, les classes aristocratiques dominantes aux insignes médiévaux : empereurs, ducs, barons, du haut de leurs privilèges de castes, n’éclairent-ils pas les pièges du pouvoir, inchangés depuis les époques lointaines ? Quant aux références religieuses — christianisme, bouddhisme, hindouisme, islam, judaïsme et animisme confondus — , les voici distillées comme des préceptes de sagesse doublés de mises en garde contre la manipulation des esprits par des cultes aveugles, en tout temps et tous lieux.

Au milieu des années 1960, lorsque parut Dune, le djihad, guerre sainte des royaumes du désert pour complaire à leur dieu, n’était pas très familier aux Occidentaux, qui auront eu maintes occasions de se reprendre depuis. Frank Herbert, visionnaire, a fait de ce djihad un élément crucial de sa planète ensablée, à grand renfort de costumes, de coutumes, de termes issus des pays du Golfe.

Entre retours en arrière, futurisme technologique, amours, quêtes et combats, se savoure en filigrane la poésie de Dune : « Sa forme élancée semblait portée par quelque vague invisible, avec des antennes en syllabes, des cheminées inclinées, une tourelle en poupe », écrit Frank Herbert à propos d’un escarpement rocheux.

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