Qui est le vrai Erin O’Toole?

« J’ai un plan. » Ces mots, telle une incantation divine, ont ponctué les réponses d’Erin O’Toole lors du premier débat des chefs, mercredi dernier. À quelques heures du second pugilat, la nature de ce fameux plan est enfin claire : le nouveau chef conservateur veut traîner son parti, par les cheveux s’il le faut, dans le XXIe siècle. Il voudrait que son parti se mette au diapason de ce qui est perçu comme incontournable par le commun des mortels : les changements climatiques, le contrôle des armes à feu, l’accès à l’avortement, les droits LGBTQ+. Il reconnaît, sans pouvoir le dire tout haut, que la tentative de Stephen Harper de réinventer le conservatisme — en fusionnant le Parti progressiste-conservateur à l’Alliance canadienne en 2003 — est un échec.

De 1867 à aujourd’hui, à l’exception des trois mandats obtenus par M. Harper, la seule marque conservatrice qui a eu l’heur de plaire au Canada est celle qu’on associe à Joe Clark, Brian Mulroney et Jean Charest — économiquement à droite, mais socialement plus à gauche — et qu’on appelle bizarrement le progressisme conservateur. D’ailleurs, lors du Face-à-face de TVA, le nouveau chef du PCC a choisi de parler de M. Mulroney plutôt que de son ancien patron, Stephen Harper. Pourquoi fouetter un cheval à l’agonie ? comme disent les anglophones.

À l’instar de François Legault, Erin O’Toole est un pragmatique plutôt qu’un idéologue.

Mais aussi clairvoyante qu’elle puisse paraître, la stratégie de M. O’Toole est truffée d’embûches. Premier obstacle : son parti. Les membres du PCC ont voté à 54 % contre une motion reconnaissant les changements climatiques lors d’un congrès en mars dernier. En juin, un peu plus de 50 % des élus conservateurs ont voté contre le projet de loi fédéral interdisant les thérapies de conversion, une approche qu’on pourrait qualifier de médiévale quant à l’homosexualité. Ces thérapies cherchent à effacer l’homosexualité de la même façon qu’on extirpait jadis le « mal » de quelqu’un : à coups de sermons et de pensée magique. En juin dernier également, 81 députés conservateurs appuyaient la motion de leur collègue pro-vie, Cathay Wagantall, cherchant à interdire les avortements sexo-sélectifs et recriminalisant l’interruption de grossesse du même souffle.

Notez qu’en ce qui concerne ces deux motions — sur les droits LGBTQ et les droits des femmes — , tous les autres partis ont voté unanimement en faveur, alors que de 50 % à 75 % des députés du PCC ont voté contre. C’est vous dire la côte abrupte que M. O’Toole devra remonter pour faire entrer son parti dans la modernité. On peut toujours croire, évidemment, aux miracles.

L’autre obstacle dans la stratégie « gagnante » d’Erin O’Toole est Erin O’Toole lui-même : il y a une limite à constamment se réinventer en fonction de qui se trouve dans la pièce.

Lors de la course au leadership, M. O’Toole décidait de jouer la carte du true blue conservateur afin de se démarquer de Peter MacKay, ex-progressiste-conservateur qui menait la course. Le député de Durham n’a pas hésité à faire de beaux yeux à la droite religieuse du parti, sans parler du lobby des armes à feu. Puis, sitôt la course gagnée — tout un exploit, vu l’impopularité initiale de M. O’Toole —, le nouveau chef s’est empressé de s’afficher du côté de la modernité, c’est-à-dire pour la reconnaissance de l’avortement, des changements climatiques et des droits LGBTQ+. Bien sûr, tous les partis politiques font preuve d’opportunisme, mais peut-on faire confiance à un homme capable de retourner sa veste aussi prestement, dans un parti qui a un ADN tout autre que celui que le chef tente de lui imposer ?

Personnellement, je suis prête à croire que M. O’Toole est cette bibitte rare, un born-again progressiste-conservateur. Mais justement, vu les éléments profondément réactionnaires de son parti, n’est-il pas condamné à jouer au saltimbanque pour la durée de son éventuel mandat ?

Au Texas, on vient de voir jusqu’où peut aller ce penchant politique de la droite pour les tours de passe-passe, cette manie de faire passer par la porte d’en arrière ce qu’on ne peut pas faire passer par la porte d’en avant. L’État républicain vient de trouver une façon de neutraliser la loi légalisant l’avortement en donnant aux simples citoyens le droit de poursuivre quiconque facilite — du médecin jusqu’au simple chauffeur de taxi — l’interruption de grossesse.

Bien sûr, le Canada n’est pas les États-Unis, nos lois et notre Cour suprême ne permettraient pas, jusqu’à preuve du contraire, un tel dévoiement judiciaire. N’empêche, si on examine les tactiques des conservateurs pro-vie, on constate le même « sinistre brio » que celui qui a permis le passage de la loi texane. Disant vouloir sauver les « bébés filles », le projet de loi interdisant les avortements sexo-sélectifs se paradait sous un faux vernis féministe tout en permettant de criminaliser à nouveau l’avortement — une catastrophe pure et simple. N’ayant jamais été légalisé, mais simplement décriminalisé au Canada (1988), contrairement aux États-Unis (1973), l’accès à l’avortement repose en fait sur un château de cartes : la simple bonne volonté de nos législateurs de ne pas rouvrir une boîte de Pandore. La situation demeure fragile et pourrait basculer facilement.

Peut-on faire confiance à Erin O’Toole à cet égard ? Sur le contrôle des armes à feu ? Les changements climatiques ? Qui, du progressiste ou du conservateur, sera au rendez-vous ?

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1



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