Trudeau adopte la méthode Harper

Il y a près de six ans, en 2015, un Justin Trudeau triomphant déclarait que « la politique n’avait pas besoin d’être négative ou personnelle pour réussir ». Sa victoire suivait plusieurs années de discordes attisées par le gouvernement de Stephen Harper, un homme reconnu pour sa politique de division.

Le dirigeant conservateur avait cherché à se démarquer en misant sur les divergences d’opinions dans plusieurs enjeux — le contrôle des armes à feu, les changements climatiques, le soutien aux politiques d’Israël, la crise des opioïdes, les services offerts aux réfugiés, le port du niqab dans l’espace public, entre autres.

M. Trudeau, qui était alors le chef du troisième parti à la Chambre des communes, se présentait comme l’antithèse de Harper — un politicien rassembleur — et rappelait aux délégués libéraux que leurs adversaires conservateurs n’étaient pas leurs ennemis, mais leurs voisins.

Invité à commenter la campagne de Donald Trump après son élection, il disait la trouver déplorable. « Je suis fermement contre la politique de la division, la politique de la peur, la politique de l’intolérance ou la rhétorique haineuse », affirmait-il.

Cette semaine, ce qui frappe, c’est le contraste entre le Justin Trudeau de 2021 et celui de 2015.

Le chef du Parti libéral semble avoir trouvé la raison d’être de sa campagne : mener une guerre contre les manifestants antivax et se présenter comme l’homme qui protégera vos enfants de la COVID-19.

« Ces gens-là nous mettent tous à risque », a déclaré Justin Trudeau lors d’un arrêt à Sudbury, où il s’est fait huer. « Les Canadiens ont fait des sacrifices incroyables depuis la dernière année et demie, et Erin O’Toole se range de leur côté ? »

Le premier ministre sait très bien que le chef du Parti conservateur n’est pas responsable des actions des manifestants antivax. Certes, M. O’Toole pourrait en faire davantage pour s’en éloigner, mais il risquerait d’envoyer dans les bras du Parti populaire de Maxime Bernier ceux qui n’y sont pas déjà. C’est avant tout une stratégie sur laquelle misent les libéraux pour renverser la tendance des sondages nationaux qui, depuis plus d’une semaine, donnent une légère avance à M. O’Toole (sauf au Québec, où les libéraux mènent toujours).

Les « voies ensoleillées » de 2015

La sortie de Sudbury n’est pas la seule indication que M. Trudeau n’emprunte plus ses « voies ensoleillées » de 2015, mais plutôt les sentiers battus par M. Harper.

Dans la plateforme du PLC, on met évidemment de l’avant des enjeux, dont l’accès à l’avortement, qui placent M. O’Toole sur une pente glissante.

Les libéraux vont toutefois plus loin, en proposant entre autres de retirer le statut d’organisme de bienfaisance à des groupes qui, selon eux, partagent des informations erronées sur l’avortement — les centres de naissance pro-vie (crisis pregnancy centres), par exemple. Une initiative qui est très semblable aux actions entreprises par M. Harper quand il a demandé à l’Agence du revenu du Canada de vérifier si les groupes environnementalistes et anti-pauvreté qui critiquaient son gouvernement respectaient bien les règles. 

Dans ce cas, les libéraux n’entendent même pas lancer de telles vérifications : ils proposent qu’un organisme de charité en désaccord idéologique avec le gouvernement perde son statut (et le financement qui y est rattaché) même s’il n’enfreint aucune loi.

Depuis qu’ils sont au pouvoir, les libéraux aiment laisser croire qu’ils font les choses différemment. Quand le député conservateur Alain Rayes questionnait le gouvernement à propos d’une subvention accordée à un organisme qui luttait contre le pipeline Kinder Morgan, M. Trudeau a répondu que l’organisation avait reçu du financement sous le gouvernement Harper, mais que, « de ce côté-ci de la Chambre, il n’est pas question de critiquer ou d’attaquer les organismes qui ne partagent pas nos valeurs ».

Les leçons du passé

« Nous savons que les Canadiens ont diverses approches et opinions et qu’il est important de les écouter, de les entendre et de travailler avec tout le monde pour ne pas semer la division comme les députés d’en face veulent le faire », avait alors dit le premier ministre.

M. Trudeau semble ainsi avoir oublié ses propres idéaux — et les leçons du passé.

Jack Fonseca, le porte-parole du groupe pro-vie Campaign Life Coalition, voit cette menace du retrait du statut d’organisme de bienfaisance comme une attaque contre les croyants. C’est un enjeu qui va mobiliser ces derniers, dit-il. « C’est choquant qu’ils soient si effrontément antichrétiens, si effrontément haineux envers les gens de foi et les personnes ayant des valeurs traditionnelles. »

Lors de son premier mandat, Trudeau a voulu mettre fin aux subventions fédérales pour des emplois d’été chez des organismes pro-vie. Les groupes qui demandaient du financement devaient alors attester que leur mandat principal respectait le droit à l’avortement. Les groupes religieux à travers le pays avaient alors protesté et, un an plus tard, les libéraux avaient revu leurs critères.

M. Fonseca est convaincu que la même lutte va se reproduire, et il dit être prêt à se battre. « Justin Trudeau veut détruire les Églises chrétiennes », croit-il.



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