Inutiles, ces élections?

Trois semaines après avoir déclenché des élections fédérales, Justin Trudeau n’a toujours pas pu évacuer du débat ce qui est devenu pour lui la question qui tue : pourquoi a-t-il appelé les Canadiens aux urnes le 20 septembre prochain ?

Lors du Face-à-Face de jeudi soir à TVA, le chef libéral s’est encore embourbé dans des explications peu crédibles lorsqu’on l’a interrogé sur ses motivations réelles. Son désir évident de retrouver le gouvernement majoritaire qu’il a perdu en 2019 l’a mené à placer ses intérêts politiques personnels avant ceux du pays. Il n’est certainement pas le premier politicien à le faire. Mais M. Trudeau a le fâcheux problème d’avoir compté sur l’indulgence des électeurs, alors que ces derniers ne semblent pas du tout prêts à lui pardonner de les avoir plongés dans cette campagne qualifiée de carrément « inutile » par son adversaire néodémocrate Jagmeet Singh jeudi soir.

Vendredi encore, un sondage Nanos a montré que les trois quarts des Canadiens pensent que ces élections n’étaient pas nécessaires : M. Trudeau n’a que deux semaines pour les convaincre du contraire.

Le dévoilement de la plateforme libérale cette semaine devait être une occasion pour Justin Trudeau de redonner un élan à sa campagne. Or, le document qu’ont déposé les libéraux s’est avéré un pot-pourri de promesses recyclées ou improvisées. Rien dans la plateforme libérale ne justifiait le déclenchement des élections, d’autant plus que le NPD s’était déjà engagé à appuyer la presque totalité des mesures qu’elle contient. À peine 24 heures après son dévoilement, personne n’en parlait déjà plus.

Au lieu de faire campagne sur les grands thèmes de l’après-pandémie, M. Trudeau se voit donc forcé de brandir des menaces — la première étant celle d’un autre scrutin précipité s’il n’obtient pas la majorité qu’il sollicite. « Je pense qu’on se retrouverait dans 18 mois pour une autre élection si on a un gouvernement minoritaire », a-t-il déclaré jeudi soir.

Au Canada anglais, les libéraux sont souvent accusés de se comporter comme s’ils possédaient un « droit divin de gouverner » ; la déclaration de M. Trudeau n’a rien fait pour dissiper cette impression.

Les libéraux sortent les mêmes épouvantails que lors des élections précédentes en prétendant qu’un gouvernement conservateur mettrait en péril le droit à l’avortement, favoriserait un système de santé à deux vitesses et restreindrait l’accès à l’aide médicale à mourir. Mais ces attaques ne semblent pas coller à Erin O’Toole, contrairement à Andrew Scheer en 2019. Les libéraux accusent donc M. O’Toole de vouloir abolir l’interdiction des armes d’assaut instaurée par le gouvernement Trudeau en 2019 ; le chef conservateur nie toutefois en avoir l’intention. Dans sa plateforme électorale, toutefois, son parti s’engage à « abolir le projet de loi C-71 et le décret de mai 2020, et [à] faire un examen de la Loi sur les armes à feu ». Et tout le monde sait que M. O’Toole a remporté la chefferie conservatrice en courtisant les propriétaires d’armes, surtout au Québec. Et les libéraux, qui ont plusieurs fois rejeté des demandes d’interdire les armes de poing, ont un bilan qui est loin d’être parfait en la matière.

Les libéraux misent sur leur promesse d’un programme national de garderies à 10 $, bien accueillie par les experts, pour séduire les familles des banlieues de Toronto et de Vancouver. Mais la promesse des conservateurs d’instaurer un crédit d’impôt remboursable pour les frais de garde semble aussi plaire à beaucoup d’électeurs. M. O’Toole fait sans cesse remarquer que son crédit d’impôt serait disponible immédiatement, alors que les places à 10 $ du plan libéral ne seront pas créées avant plusieurs années.

Même au Québec, où les CPE comptent pour moins du tiers des places dans les garderies de la province, la promesse des conservateurs semble bien accueillie par certains parents. Toutefois, si M. O’Toole refuse de dire s’il entend honorer l’entente de six milliards de dollars sur la question conclue entre Québec et Ottawa tout juste avant la campagne, c’est probablement parce que cette dépense ne figurerait pas dans un budget conservateur. Mais il est peu probable que cela devienne la question de l’urne dans la province.

À deux semaines du scrutin, M. Trudeau lutte littéralement pour sa survie politique. Les Canadiens ne voient toujours pas pourquoi ils doivent aller voter. Mais ce n’est pas parce que ces élections n’étaient pas nécessaires qu’elles s’avéreront inutiles.



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