Sur le thème de la normalisation

L’inflation des prix des biens et des éléments d’actif, reliquat de la distorsion provoquée par la pandémie, va interpeller individus et ménages dans leurs finances personnelles. La hausse attendue des taux d’intérêt, même modeste, imposera de nouveaux arbitrages et viendra affecter les portefeuilles et les bilans plus vulnérables. Selon toute vraisemblance, la normalisation deviendra le thème central des prochains mois dans un environnement supposant une présence active des variants de la COVID-19, mais sans haute pression sur le système de santé risquant de faire dériver la reprise économique et de mettre la relance sur pause.

Les ménages... face à la hausse des taux

Les ménages ont pu abaisser leur endettement non hypothécaire et effectuer un grand rééquilibrage de leur passif le temps d’une pandémie. Mais le scénario dominant prévoit qu’ils seront soumis au test d’une remontée du loyer de l’argent, taux variable en tête.

Et la sensibilité se voudra asymétrique. Selon les données d’Oxford Economics, l’épargne en excès accumulée entre les premiers trimestres de 2020 et de 2021 était majoritairement détenue par les ménages au revenu supérieur. Aussi, la dette hypothécaire a explosé durant la crise sanitaire, largement sous l’activité fébrile des premiers acheteurs, des ménages plus jeunes et de ceux à bas revenu. De nombreux ménages ont ainsi contracté des prêts hypothécaires importants par rapport à leurs revenus, souvent à taux variable question d’atténuer le poids des paiements.

 

Les données de l’agence Equifax publiées le 31 août font ressortir que la forte augmentation des prêts hypothécaires et les faibles taux d’intérêt ont contribué à la relance des marges de crédit hypothécaire et des prêts hypothécaires à taux variable. Une autre préoccupation vient du montant de la dette hypothécaire contractée par les consommateurs dont le pointage de crédit est moins élevé. Ces consommateurs représentent à peine 10 % des nouveaux prêts hypothécaires, mais le montant moyen de leur prêt a augmenté au même taux que celui des consommateurs ayant un pointage de crédit plus élevé, souligne Equifax.

Les résultats d’un sondage mené par Ipsos pour le groupe de professionnels en insolvabilité MNP indiquent que 32 % des Canadiens propriétaires d’une maison disent qu’il ne leur reste pas grand-chose après avoir payé leurs factures résidentielles. Et 20 % affirment regretter le montant de l’emprunt qu’ils ont contracté pour acheter leur maison.

Dans un sens plus large, 57 % des répondants déclarent avoir profité des faibles taux d’intérêt pendant la pandémie pour effectuer des achats qui n’auraient pas figuré normalement dans leur budget.

D’ailleurs, en raison de la croissance considérable des prêts hypothécaires, la dette à la consommation est en hausse de 7,5 % par rapport au deuxième trimestre de 2020. Aussi, le nombre de nouveaux prêts automobiles et de prêts à tempérament est revenu aux niveaux d’avant la pandémie, note Equifax.

… confrontés à la consolidation des marchés financiers

L’inflation du prix des éléments d’actif a engendré une bulle dans l’immobilier, sur le marché des actions, des obligations gouvernementales et dans le segment des obligations de catégorie spéculative. Il y a forte présence spéculative et surévaluation, avec un marché boursier revenant dans le plus haut percentile des valorisations des 150 dernières années selon le ratio cours-bénéfice ajusté pour l’inflation et le cycle — cette barre n’ayant été dépassée que lors de la bulle des valeurs technologiques fin 1990-début 2000 — , nous dit Oxford Economics.

« L’humeur évolue entre l’évaluation élevée des cours boursiers et le haut niveau d’endettement des entreprises », résume la firme de recherche. Elle retient la recrudescence des fusions et acquisitions à fort levier et l’augmentation rapide des acquisitions par endettement, alors que la prolifération des sociétés d’acquisition à vocation spécifique (SPAC, en anglais) se veut un indicateur de spéculation dans l’univers des premiers appels publics à l’épargne.

Depuis leur creux pandémique de mars 2020, les grands indices boursiers de référence surfent sur le fort retour de la rentabilité des entreprises et sur le soutien des grandes banques centrales, dans un contexte de faible taux d’intérêt et d’abondance de liquidités.

Mais le retour de l’inflation risque de poser problème pour nombre d’actifs. Malgré la faible probabilité qu’une inflation durable s’installe au-delà des cibles des banques centrales, une hausse même modérée du taux d’intérêt réel est susceptible d’être ressentie.

 

Si le rebond des grands indices boursiers traduit à la fois un ajustement haussier du ratio cours-bénéfice et une forte croissance des bénéfices des entreprises, réalisés et prévus, un retour graduel à la normalisation des politiques monétaires et la hausse attendue des taux d’intérêt pourraient produire un effet inverse.

Le marché obligataire apparaît ainsi vulnérable aux yeux des analystes du Mouvement Desjardins, alors qu’une correction boursière serait limitée par l’action des banques centrales.

Pour les analystes de la Banque Nationale, même si la reprise économique approche de sa phase de maturité, la marge de manœuvre découlant de l’écart actuel des taux d’intérêt alimente toutefois l’espoir d’un rendement moyen en Bourse demeurant positif au cours des six prochains mois, sous les 10 %.

Mais s’y greffe le risque d’un rajustement à la baisse notoire des perspectives de rentabilité des entreprises découlant d’un autre dérapage de la crise sanitaire.

… et à la normalisation immobilière

Si la pandémie est venue brouiller tous les scénarios, cette distorsion s’est cristallisée sur le marché immobilier résidentiel. Une forte demande opposée à une offre restreinte, des taux d’intérêt au plancher, le recours au télétravail et le devancement des projets d’achat des premiers acheteurs ont suscité l’exaltation.

Oxford Economics estime que le prix des propriétés résidentielles est aujourd’hui surévalué d’environ 10 % dans les pays dits développés, selon la tendance à long terme lissée des fluctuations cycliques. Selon le ratio prix-loyer, le Canada arrive au deuxième rang des marchés les plus à risque parmi les 14 pays étudiés, tout juste derrière les Pays-Bas.

Moody’s Analytics rejoint ces analystes qui prévoient un retour des prix près de leur tendance à long terme, la dégradation accélérée de l’abordabilité rendant difficile le maintien du rythme de progression.

« Une combinaison de restriction des politiques d’octroi des prêts et la hausse attendue des taux hypothécaires suggèrent que les prix des propriétés résidentielles devraient se refroidir au cours des 12 à 18 prochains mois. »

Les analystes du Mouvement Desjardins de conclure : « Malgré l’amélioration du marché du travail et le maintien de faibles taux d’intérêt, les propriétés sont nettement moins abordables en raison de la flambée des prix survenue l’an passé. La période d’effervescence semble bel et bien terminée, et l’accalmie devrait se poursuivre au cours des prochains mois. »

Un marché favorable aux acheteurs pourrait s’installer progressivement.

… face à l’inflation, cette inconnue

Reste cette grande inconnue qu’est l’inflation, devenue une préoccupation sans cesse plus importante dans cette succession de données mensuelles. Il pourrait en résulter un changement de ton, surtout si les pressions s’avéraient moins passagères que ce qu’anticipent les banques centrales, relèvent les économistes du Mouvement Desjardins.

L’on pense à la forte demande, gonflée par toute cette épargne accumulée durant la pandémie, mais aussi à cette pression sur les coûts de production avec la montée des prix des intrants, les difficultés d’approvisionnement et la problématique de l’embauche.

À l’effet de base, qui reflète la chute des prix l’an dernier sous le coup de l’éclatement de la pandémie, s’ajoute une hausse généralisée des prix que peuvent venir expliquer une faiblesse des inventaires, des ratés dans les chaînes d’approvisionnement, la pénurie de semi-conducteurs et l’expression d’une forte demande refoulée.

Pour l’heure — et à l’instar des banques centrales — , la majorité des analystes croient encore à une poussée de fièvre inflationniste temporaire et transitoire par nature. D’autant que la frénésie immobilière n’est pas sans exercer son influence dominante sur cette statistique. Le dérapage du prix des logements et des coûts afférents demeurait bien ressenti encore dans les données mensuelles les plus récentes. La seule poussée de fièvre des prix du logement alimentait ainsi les pressions inflationnistes avec un 17e mois consécutif de hausse en juin. L’insoutenable flambée des cours immobiliers maintenait la pression sur l’indice de remplacement par le propriétaire et sur les autres dépenses pour le logement en propriété, comprenant les commissions et les frais juridiques liés à la vente de biens immobiliers, a rappelé l’agence fédérale.



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