La grande Joséphine

La nouvelle est sortie à la fin du mois d’août, entre la baignade et la chaise longue, les couchers de soleil et le barbecue. « J’ai deux amours, mon pays et Paris. » Celle qui immortalisa ces quelques mots entrera bientôt au Panthéon, aux côtés de Voltaire, de Rousseau, de Jean Moulin et de quelques autres. Icône de l’universalisme français, Joséphine Baker ne fut pas seulement la reine du music-hall parisien, mais aussi une résistante de la première heure et une militante des droits civiques.

À huit mois de l’élection présidentielle, le président Emmanuel Macron a probablement réussi là un « joli coup », remarquait un observateur averti. Du genre de celui que Justin Trudeau a tenté de faire un peu plus tôt en nommant l’Inuite Mary Simon gouverneure générale. Pourtant, la différence est de taille. Si cette dernière évoque l’apartheid canadien imposé aux Autochtones — un apartheid dont certains échos résonnent encore aujourd’hui — , la jeune Joséphine McDonald qui débarqua à Paris en 1925 a laissé au contraire le souvenir d’un pays où toutes les libertés lui furent offertes.

Née au Missouri d’une fille-mère blanchisseuse, celle qu’on surnommera la « Vénus d’ébène » fuyait alors la ségrégation raciale. Alors qu’au pays de l’oncle Sam, les Noirs étaient exclus des cafés, des bus et des restaurants, Joséphine Baker devint à Paris la coqueluche de ces Années folles en mal d’exotisme et de nouveaux rythmes. Avec sa jupette de bananes, sa coupe à la garçonne, ses rythmes endiablés, elle se joua des stéréotypes aussi bien coloniaux que sexuels. Sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, qui avait accueilli avant elle les ballets russes de Diaghilev, la Revue nègre participait alors de cet « art nègre » qui inspira les avant-gardes de l’époque, parmi lesquelles on comptait des noms aussi prestigieux que Picasso, Blaise Cendrars et Darius Milhaud.

« Un jour, a-t-elle écrit, j’ai compris que j’habitais dans un pays où j’avais peur d’être Noire. C’était un pays réservé aux Blancs ; il n’y avait pas de place pour les Noirs. J’étouffais aux États-Unis. Beaucoup d’entre nous sommes partis, pas parce que nous le voulions, mais parce que nous ne pouvions plus supporter ça… Je me suis sentie libérée à Paris. »

En 1943, n’est-ce pas le commandement américain qui avait intimé l’ordre au général Leclerc de « blanchir » sa division de blindés en se séparant de 3000 soldats des colonies ? Aux États-Unis, avant Harry Truman, il n’était pas permis à un Noir de conduire un char d’assaut. On comprend mieux pourquoi Joséphine Baker chantait « ma savane est belle / Mais à quoi bon le nier / Ce qui m’ensorcelle, c’est Paris ».

Si la « panthéonisation » de Joséphine Baker cède évidemment à la rectitude politique de l’heure, elle n’en est pas moins un démenti de toutes les thèses racialistes à la mode qui, au lieu d’effacer les différences raciales, ne font que les accentuer sous prétexte de les combattre. Elle représente un éloge de l’universalisme et la reconnaissance d’un pays qui a vu tant d’opprimés se réfugier sous son aile. À commencer par l’écrivain américain James Baldwin, pour qui « il n’y avait pas de Nègres hors d’Amérique ». Lui aussi était partisan d’un antiracisme non pas différentialiste, mais républicain et universaliste.

Celui-là même que défendait Martin Luther King, de tout temps critiqué par une frange militante pour avoir trop adulé la Constitution. Joséphine Baker prononça d’ailleurs un discours à ses côtés en 1963 lors de la célèbre marche sur Washington. Naturalisée française en 1937, celle qui fit carrière dans le plus simple appareil monta alors sur l’estrade dans son uniforme de sous-lieutenant de l’armée française. Engagée dans le contre-espionnage, cette femme qui épousa un Juif et qui fut l’amante de Georges Simenon demeura gaulliste jusqu’à la fin.

Cet esprit de résistance est-il toujours vivace en France ? On peut le croire. Alors qu’une chape de plomb s’abat sur les universités américaines, et parfois même québécoises, la scène intellectuelle française demeure à sa manière un lieu de résistance où le pluralisme des idées n’a pas son pareil. Certes, les médias français ont leurs travers, mais l’idée n’y viendrait à personne de désavouer un journaliste comme Stéphan Bureau pour n’avoir pas suffisamment donné la réplique au professeur Didier Raoult. D’autant qu’il fut le seul à oser l’interviewer, comme il avait été le seul au Québec à oser interviewer Woody Allen lors de la parution de ses mémoires. Deux gestes courageux pour lesquels il aurait fallu le féliciter.

Un siècle plus tard, l’ambiance n’est évidemment plus aux Années folles. Pourtant, la France demeure une référence en matière de débat intellectuel. Le fait pour le moins exceptionnel que deux chaînes françaises de télévision ont eu l’intelligence de proposer une grande émission hebdomadaire à notre talentueux compatriote Mathieu Bock-Côté n’est peut-être pas étranger à cette tradition de liberté.


Une version précédente de ce texte, qui citait les paroles d'une chanson de Joséphine Baker comme étant « Manhattan est belle / Mais à quoi bon le nier / Ce qui m’ensorcelle, c’est Paris », a été corrigée.

À voir en vidéo