Une rentrée à deux vitesses

Le tango, une occasion réfléchie et improvisée de tourner en rond, une métaphore de la vie
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le tango, une occasion réfléchie et improvisée de tourner en rond, une métaphore de la vie

Cet été, je me suis demandé ce que je ferai lorsque je serai grande. Je n’ai jamais été paysagiste de nuages, ni photographe de pierres tombales, ni éleveuse de chiots humains. Vous irez voir des vidéos de « puppy play » ; c’est un loisir — comment dire ? — distrayant, un vide-tête pas comme un autre. Je me demande ce qu’en aurait pensé Darwin.

Quand je serai grande, je retournerais bien à l’université pour comprendre pourquoi les humains à deux pattes sont si pressés de ne rien faire dans l’affairement. Non, non, je n’irais pas étudier en science politique pour cela : il n’y a qu’à suivre la/les campagne·s électorale·s du moment. Le statu quo est la posture qui nécessite le moindre effort d’imagination. Un pied sur le gaz, un pied sur le frein de la carboneutralité jusqu’en 2050 (et faites-nous un virement à patrimoine.ca).

De retour en ville après un séjour trop court dans la nature, je me suis fait klaxonner et / ou invectiver avec un majeur à trois (3 !) reprises parce que je n’allais qu’à 10 km/h au-dessus de la vitesse permise aux abords du pont Samuel-De Champlain. Tant de gens pressés de n’aller nulle part, sinon pour se tourner les pouces derrière un minuscule écran ou s’envoyer des émojis de tas de fumier fumant entre eux.

C’est la rentrée et la vitesse reprend ses droits. Yves Desautels ressortait le mot « embouteillage » lundi matin à la radio d’État, un terme honni dans un lexique de chroniqueur à la circulation. L’immobilité ne fait pas bon ménage avec le progrès lorsqu’il s’agit de transports. En l’entendant, j’ai eu envie de m’évader à Ekuanitshit. Correspondante en Minganie, ça le fait, non ?

Comme vous, cette deuxième rentrée sous le signe d’une quatrième vague me fait soupirer, même si je reste sereine. La sérénité, c’est l’eau qui cascade sur les roches d’une rivière, épousant tous les obstacles sans heurts comme l’eau vive de la chanson de Béart.

La pandémie m’aura fait renouer avec le sous-bois, les ruisseaux, le chant des tourterelles tristes et des cigales qui donnent le « la » de la météo. Chaud et sec sec sec sec, les cigales frisent l’extinction vocale ; il n’y avait plus d’eau dans les puits dès juin à Frelighsburg. Les puisatiers ne chôment pas à ce qu’on me dit. Tiens, voilà un métier que je n’ai pas encore essayé : sorcière sourcière avec une branche de noisetier.

Non-retour à la normale

Je me suis toujours méfiée du mot « normal », un puits sans fond de conformisme qui a permis d’interner bien des originales qu’on qualifiait de sorcières. La psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier plaidait dans nos pages pour un non-retour « à la normale » (10 août 2021), pour un rythme plus fluide et vivant, nous rappelant que le potentiel pour repenser notre quotidien et notre mal-être était immense à la faveur de cette crise.

Le rythme, on y revient toujours. Je relis les textes d’Alexandra David-Néel, qui est à l’aventure ce que Colette est à la confiture et qui vantait les voyages à pied. Elle était adepte du mouvement « slow » avant l’heure et n’avait pas lu Éloge de la lenteur de Carl Honoré. Rappelons qu’elle a passé 25 ans de sa vie en Asie et qu’elle a mis quatre mois à marcher du Yunnan à Lhassa (en 1924) et trois mois de Pékin à Gansu. Parlant de la marche, elle dit : « Pour l’avoir beaucoup pratiquée, j’en ai pleinement goûté le charme, je dirai presque la béatitude. »

Mon amie Marie-Sophie L’Heureux a vécu semblable épiphanie. Cette « bécyk tchix » s’est enfilé Montréal-Gaspé à vélo par la baie des Chaleurs cet été. 1196 km mollo en solo — « mollo », c’est elle qui le dit, pas moi. De toute façon, c’était pour une bonne cause, la lutte contre la violence conjugale. Soixante mille dollars recueillis et 11 jours plus tard, elle franchissait le fil d’arrivée sans avoir consulté « ses chiffres », ses temps. Je vous raconterai une autre fois les démons qu’elle a laissés dans son sillage grâce à cette cause.

Le soir tombe. Les vacances finissent. Il me faut une journée pour faire l’histoire d’une seconde. Il me faut une année pour faire l’histoire d’une minute. Il me faut une vie pour faire l’histoire d’une heure. Il me faut une éternité pour faire l’histoire d’un jour.

 

« Je me suis fait un podium sans chrono à l’arrivée, me raconte-t-elle en dégustant sa glace chocolat-griottes végane. J’étais dans l’antiperformance. J’ai voulu voyager léger, un coup de pédale à la fois. Ça ne sert à rien d’aller trop vite, tu vas passer à côté de quelque chose. Le voyage est dans le rythme. Entre Carleton et Port-Daniel, tu sens le varech, l’air salin ; la beauté me donnait de l’élan, celui d’être en vie. »

Marie-Sophie a refait le même chemin en voiture au retour, en 14 h. « Chaque journée de vélo, on la parcourait en une heure. Tu t’aperçois de la richesse du rythme lent. »

Photo: Claudine Roy Marie-Sophie L’Heureux à son arrivée à Cap-Gaspé après 1196 kilomètres de vélo à «son» rythme.

« La destination est belle, victorieuse, mais elle est statique. Alors que tout se passe dans le mouvement. Le parfois rapide, souvent très lent mouvement des choses », écrivait-elle sur son compte Instagram au retour de son odyssée terrestre.

On ne parlera jamais assez de l’intensité de la lenteur.

Passeuse de temps

Lent ou vite, j’aime le tango et le swing. Le tango, c’est le slow un peu plus vite, une danse marchée déguisée en union langoureuse. Une occasion réfléchie et improvisée de tourner en rond. Le tango est une métaphore de l’amour (et de la vie) à huit temps. Swing ou tango, nous tournons tous en rond sur la piste.

« L’élégance, c’est aussi faire danser son âme avec la beauté du monde lorsqu’il s’écroule », écrit le poète John Joos. Peu importe comment on dansera cet automne, on ne contrôle rien, comme le soulignait si bien mon estimé collègue Alain Crevier au micro de Pénélope à son émission de la rentrée.

Par la simplicité des courts instants, je réapprends le monde à la main

 

Je suis loin d’être la seule à me délecter des miettes de lenteur estivale et à craindre le vortex volontariste qui marque le retour « à la normale ». La députée solidaire Catherine Dorion y allait elle aussi de sa réflexion sur la rentrée cette semaine sur Facebook. Le sujet du temps qui nous divise et nous isole la préoccupe depuis longtemps.

« Ce monde va trop vite. Ce monde de compétition et de performance nous enfonce dans une façon de vivre qui nous coupe les uns des autres et nous rend malades psychiquement. Il nous faudrait des tonnes de temps libre. Il nous faudrait des tonnes d’espaces pour se voir, pour tisser nos liens, pour retrouver ce que c’est, appartenir à une communauté, pour vrai. »

Et ça, ça ne peut arriver que si nous levons le pied pour danser ensemble au lieu de courir seuls.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog

Archivé le texte « Plaidoyer pour un non-retour à la normale » de la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier. À lire et relire.

   

Aimé relire Alexandra David-Néel dans le recueil de textes inédits Voyages et aventures de l’esprit (Albin Michel, 2021). J’ai beaucoup apprécié l’entrevue avec sa dame de compagnie et secrétaire des 10 dernières années (elle est décédée à 101 ans, Marie-Madeleine Peyronnet, qui la décrit comme la plus grande reporter de tous les temps et une anarchiste libertaire. « Si l’on respectait ses idées et son respect des idées, la terre serait un paradis. »

Savouré le roman d’écofiction Mousse de Klaus Modick (Rue de l’échiquier, 2021 ; édition originale : 1984). J’aime la mousse parce qu’elle n’a pas d’ego. Comme je l’ai écrit sur Facebook au sujet du livre : « Je me suis baladée avec délectation entre sentiers philosophiques (voire ésotériques), poétiques et scientifiques. Toujours en parlant des mousses, mais aussi de notre mortalité, de sens, du vivant, de mémoire cellulaire, de reproduction, de fusion avec le vert, du langage du vent et des feuilles. On dirait que Klaus Modick a aussi consommé quelques champignons… »

 

Retrouver le nord en suivant Shimun

Cet été, j’ai arrêté le mouvement de mille façons, entre autres par la lecture assidue d’ouvrages lents.

La poétesse Laure Morali disait dans une entrevue que « l’écriture est le seul pays où il fait bon se sentir étranger ; le poète s’enfonce dans le silence, creuse le temps et recueille les traces infimes d’émotions passagères qu’il rend éternelles ». Son récit En suivant Shimun m’a jetée dans un autre espace-temps. En voilà une qui n’a pas perdu le nord.

J’ai lu et relu ce récit poétique empreint de lenteur sur son séjour de trois mois à Nutshimit, en 1996, en compagnie de cet Innu de la péninsule Québec-Labrador. L’amitié improbable et bienheureuse d’un vieil autochtone épousé par le territoire et d’une jeune Bretonne aventureuse rend le genre humain plus fréquentable. Si Robert Lalonde n’a pas sa pareille pour nous disséquer l’herbier, la poétesse que Shimun appelait « Naure » a conquis le rythme du Nord et sa nature ensauvagée, sa sacralité, la lenteur qui fait de la dentelle avec le silence.

« Le silence est une prière qui s’étale haut et loin», écrit Laure avec un N, puis: «Je ne savais pas que le bonheur était un vieux poêle de tôle, une bougie allumée, une paire de raquettes, une pagaie, une toile. » Et la parenthèse qu’on s’offre en la lisant est une pause bienvenue dans la cadence infernale des rythmes que nous nous imposons.



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