Qui a peur d’O’Toole?

Les sondages de la fin de semaine dernière plaçaient le Parti conservateur en tête des intentions de vote des Canadiens pour la première fois. Soudainement, la possibilité qu’Erin O’Toole soit appelé à former un gouvernement devient bien réelle.

Au début de la campagne, le Poll Tracker de CBC, qui extrapole le nombre de sièges que chacun des partis pourrait remporter, accordait aux libéraux 51 % de chances de former un gouvernement majoritaire ; elles ne sont plus que de 13 %.

Étant donné la concentration géographique du vote conservateur, les libéraux ont encore davantage de chances (46 %) de former un gouvernement minoritaire que leurs principaux adversaires (37 %). Certes, il reste près de trois semaines de campagne et trois débats télévisés avant les élections, mais la conjoncture est clairement favorable aux conservateurs.

Sans être transcendante, la performance de M. O’Toole a jusqu’à présent été nettement supérieure à celle de son prédécesseur, Andrew Scheer. Son passage au ministère des Anciens Combattants n’a pas laissé de souvenirs impérissables, mais ni Justin Trudeau ni Stephen Harper n’avaient la moindre expérience ministérielle. Avant eux, des hommes comme Robert Bourassa ou Brian Mulroney n’en avaient pas non plus, et ils ont marqué leur époque.

La différence est évidemment que le PLQ et l’ancien Parti progressiste-conservateur ne faisaient peur à personne, tandis que le souvenir des années Harper demeure très présent et que la base de l’actuel Parti conservateur issue du défunt Reform Party n’a rien de rassurant. La question est de savoir si la désillusion envers Justin Trudeau est suffisamment grande pour empêcher un ralliement de dernière heure au PLC, comme cela s’est si souvent produit.

  

Dans l’entrevue que M. O’Toole et les trois autres chefs ont accordée à Radio-Canada dimanche, le chef conservateur n’a pas voulu s’engager à ne pas nommer un ministre de la Santé pro-vie. On peut penser qu’il a suffisamment de jugeote pour ne pas le faire, mais il a de toute évidence voulu éviter de s’aliéner le vote des électeurs opposés au droit à l’avortement et qui tenteront d’envoyer à la Chambre des communes des députés qui reflètent leur position.

Il n’a pas davantage rappelé à l’ordre sa candidate dans la circonscription ontarienne de Renfrew-Nipissing-Pembroke, Cheryl Gallant, qui a complètement déraillé en déclarant qu’un gouvernement libéral pourrait imposer un « confinement climatique ».

M. O’Toole a simplement dit que tous les membres de son caucus auraient l’obligation d’adhérer à son « Plan de rétablissement du Canada ». Que Mme Gallant ait pu s’y rallier sans problème en dit cependant long sur les limites de ce plan de lutte contre les changements climatiques.

Le chef conservateur a peut-être raison de dire qu’il vaut mieux atteindre des cibles plus modestes que de se fixer des objectifs irréalistes, mais rares sont les gouvernements qui s’attaquent résolument à un problème que nie la majorité des membres du parti dont il est issu.

Il est vrai que le choc de la réalité peut avoir un effet salutaire. Brian Mulroney avait été élu à la direction du Parti conservateur en faisant campagne contre le libre-échange, et Jean Chrétien avait promis de déchirer le traité que son prédécesseur avait finalement conclu avec les États-Unis. M. O’Toole pourrait aussi avoir une révélation.

  

Plusieurs nationalistes québécois qui sont également inquiets de l’avenir de la planète font face à un sérieux dilemme. La conception plus souple du fédéralisme de M. O’Toole est assurément plus séduisante que le centralisme presque atavique de Justin Trudeau, mais le rapatriement de quelques pouvoirs vaut-il le risque de compromettre les efforts déjà insuffisants pour réduire les émissions de GES ? On pouvait avoir l’impression de ménager la chèvre et le chou en votant pour le Bloc québécois, mais son chef a troublé bien des esprits en appuyant le « troisième lien ».

Faire en sorte d’élire un gouvernement minoritaire conservateur peut apparaître comme la meilleure solution. M. O’Toole pourrait ainsi satisfaire une bonne partie des demandes de François Legault, avec l’aide du Bloc au besoin, mais les trois partis d’opposition pourraient s’unir pour l’empêcher de commettre le pire, peut-être même le forcer à faire mieux.

Le danger avec les calculs de ce genre est qu’ils ne produisent pas nécessairement les résultats escomptés. Le vote stratégique est un exercice à haut risque, surtout quand on cherche à bloquer deux partis à la fois et que d’autres ont clairement choisi leur camp. Une fois dans l’urne, les votes sont comptés sans égard à leur motivation. C’est devenu un cliché de dire qu’il vaut encore mieux voter selon son cœur, mais cela permet au moins d’éviter les regrets.

À voir en vidéo