Le talon d’Achille d’Erin O’Toole

La députée conservatrice Cheryl Gallant n’a manifestement pas fini de donner du fil à retordre à son chef, Erin O’Toole, alors même que celui-ci cherche à présenter un visage plus modéré aux électeurs en vue des élections du 20 septembre prochain.

Élue pour la première fois en 2000 sous la bannière de l’Alliance canadienne, Mme Gallant serait une parfaite inconnue à l’extérieur de sa circonscription ontarienne de Renfrew—Nipissing—Pembroke si ce n’était de ses déclarations controversées qui mettent son parti et son chef dans l’embarras. Et voilà qu’elle vient semer la pagaille en pleine campagne électorale.

Cette fois-ci, c’est une correspondance envoyée récemment par Mme Gallant à ses électeurs qui est venue bousculer la campagne de M. O’Toole à la veille de l’émission spéciale de dimanche soir à Radio-Canada. Friande de propos conspirationnistes, Mme Gallant avait laissé entendre dans cette missive que les libéraux de Justin Trudeau préparaient un « confinement climatique » pour forcer les Canadiens à réduire leur empreinte environnementale. C’était exactement le genre d’allégation sans fondement propice à rebuter les électeurs modérés que M. O’Toole a besoin d’attirer s’il souhaite gagner le pouvoir.

Dimanche soir, le chef conservateur a essayé de se distancier des propos de Mme Gallant. « S’il y a des candidats qui ne soutiennent pas [le plan du parti en matière d’environnement] — ou toute autre partie du Plan de rétablissement du Canada, ils ne feront pas partie du caucus d’un futur gouvernement conservateur », a dit M. O’Toole dans un communiqué.

Toutefois, lors de son entrevue sur les ondes de Radio-Canada, le chef conservateur n’a pas réussi à dissiper les doutes sur sa capacité de contrôler les ardeurs de certains de ses députés qui, comme Mme Gallant, s’opposent à l’avortement, à l’aide médicale à mourir, à la taxation du carbone et à la décriminalisation des drogues dures.

Après tout, M. O’Toole a eu une occasion en or de se débarrasser de Mme Gallant l’hiver dernier, lorsqu’elle a déclaré à de jeunes conservateurs de l’Université Queen’s, à Kingston, que les libéraux de M. Trudeau étaient devenus des « radicaux » qui voulaient « que toutes les drogues illicites soient légales » et que l’on « normalise l’activité sexuelle avec les enfants ». De tels propos n’étaient pas dignes d’une députée et M. O’Toole aurait dû expulser Mme Gallant de son caucus sur-le-champ ; il a plutôt cherché à diminuer l’importance de l’incident.

Il doit vivre maintenant avec ce talon d’Achille.

Même si elle est loin de faire l’unanimité chez les électeurs de Renfrew—Nipissing—Pembroke, tout indique que Mme Gallant se dirige vers une autre victoire facile dans cette circonscription qui longe la rivière des Outaouais au nord d’Ottawa — et où, pure coïncidence, je suis né. Pendant plus de 60 ans, jusqu’en 2000, la circonscription est restée un fief libéral. Mais l’opposition de ses électeurs à l’ancien registre des armes à feu instauré par le gouvernement de Jean Chrétien l’a fait basculer dans le camp allianciste et, par la suite, conservateur. Depuis, les succès de Mme Gallant tiennent davantage au fait que les électeurs de cette circonscription se sentent abandonnés par les libéraux, devenus trop progressistes à leurs yeux, qu’à un véritable engouement.

M. O’Toole aurait certainement aimé que la députée Gallant tire sa révérence avant la campagne actuelle. Hélas non ! Et les chefs libéral et bloquiste le souligneront sans doute lors des débats en français des 2 et 9 septembre prochains.

Le chef conservateur a beau bénéficier de l’appui tacite du premier ministre François Legault, qui a laissé entendre que le PLC et le NPD étaient trop « centralisateurs » pour qu’un électeur nationaliste leur accorde son vote, il risque toujours de subir, comme Stephen Harper et Andrew Scheer avant lui, l’opprobre des électeurs québécois en raison de la présence de députés comme Mme Gallant au sein de son caucus.

« Je suis un nouveau chef avec une nouvelle approche », a insisté M. O’Toole dimanche soir sur les ondes de Radio-Canada : il lui reste moins de trois semaines pour le prouver.

S’agit-il d’une tâche impossible ? Beaucoup moins qu’il ne le semblait en début de campagne, quand les conservateurs récoltaient à peine 30 % d’appuis dans les sondages nationaux, en tout cas. La sortie de François Legault aura aussi servi à orienter la réflexion des Québécois. Reste à voir si M. Legault va de nouveau intervenir dans la campagne électorale fédérale ; sa participation pourrait changer la donne. À condition, bien sûr, que des députés comme Mme Gallant ne viennent pas tout gâcher d’ici le 20 septembre.

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