L’essence au plomb enfin à sec

Il aura fallu près de 100 ans pour libérer officiellement la planète de l’essence au plomb. Nous en sommes au tiers de cette durée en ce qui concerne la lutte contre les gaz à effet de serre, soit quelque 33 ans après la création du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Que conclure ?

Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) se réjouissait lundi de l’éradication de l’essence au plomb dans le monde. L’Algérie devenait le dernier pays à cesser de recourir à ce type de carburant, après avoir épuisé ses stocks le mois dernier. La première alerte a été donnée en 1924, lorsque des dizaines de travailleurs ont été hospitalisés et cinq déclarés morts après avoir souffert de convulsions dans une raffinerie du New Jersey, a rappelé un texte de l’Agence France-Presse (AFP). Il y a encore vingt ans, plus d’une centaine de pays utilisaient l’essence au plomb, malgré des études scientifiques la désignant comme cause de morts prématurées, d’effets néfastes sur la santé et de pollution de l’air et des sols.

Le PNUE parlait lundi d’une « étape majeure » permettant d’éviter chaque année plus de 1,2 million de décès prématurés et d’économiser plus de 2400 milliards de dollars. Chez Greenpeace, l’on saluait la « fin d’une ère toxique » en ajoutant que « cela montre clairement que si nous pouvons éliminer progressivement l’un des combustibles polluants les plus dangereux du XXe siècle, nous pouvons éliminer absolument tous les combustibles fossiles », a-t-elle ajouté.

Marche lente

Ce « succès environnemental » survient à quelques jours de l’ouverture, vendredi à Marseille, du congrès de l’Union internationale pour la conservation de la nature, reporté déjà à deux reprises en raison de la pandémie, sur fond de destruction de la nature « s’accélérant dramatiquement ». Dans un autre texte de l’AFP, on souligne que « depuis sa dernière édition à Hawaï en 2016, les signaux d’alarme sur l’état de la planète se multiplient. Selon les experts biodiversité de l’ONU, en cette ère de l’anthropocène, 75 % des terres et 67 % des océans subissent l’effet des activités humaines, et 1 million des quelque 8 millions d’espèces de plantes et d’animaux recensées ont disparu ou sont en voie d’extinction ». La nature « décline plus vite que jamais dans l’histoire humaine », avertissaient-ils en 2019.

Et Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement, d’ajouter : « Il faudrait entre 750 et 1000 milliards de dollars chaque année d’investissements positifs pour la nature d’ici 2030, or on estime qu’on est aujourd’hui à 150, dont 80 % d’argent public. »

Catastrophes naturelles

L’exploit proclamé du sans-plomb coïncidait avec l’arrivée d’Ida frappant les côtes de la Louisiane avec la vigueur d’un ouragan de catégorie 4. Ida ajoutait son nom à cette longue liste de catastrophes naturelles d’envergure ayant semé leur destruction ici et là sur la planète depuis le début de l’année. On pense aux canicules extrêmes et aux feux de forêt dans l’ouest de l’Amérique, en Algérie, en France, en Grèce, en Turquie. Aux inondations majeures en Inde, en Chine, en Europe de l’Ouest. Au Dixie Fire en Californie, à la désastreuse sécheresse s’abattant obstinément sur le sud du Madagascar, ayant le changement climatique pour origine reconnue.

Cette liste s’ajoutait à une année 2020 de records de tempêtes tropicales nommées. Une trentaine dans l’Atlantique, dont 13 sont devenues des ouragans, affichant une augmentation de la proportion d’ouragans de catégorie 4 ou 5. Auparavant, la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge avait recensé 308 catastrophes déclenchées par des aléas naturels en 2019 dans le monde, 77 % d’entre elles étant des catastrophes climatiques ou météorologiques.

Avec le climat jouant le rôle de multiplicateur des risques, la Croix-Rouge soulignait qu’au cours des dix dernières années, 83 % des catastrophes déclenchées par des aléas naturels ont été provoquées par des phénomènes climatiques et météorologiques extrêmes, contre 76 % dans la décennie 2000. « Le nombre de catastrophes climatiques et météorologiques a augmenté de près de 35 % depuis les années 1990 », a-t-elle résumé.

Or, même si un rapport du groupe d’experts climat de l’ONU (GIEC) déposé début août sonnait l’« alerte rouge pour l’humanité », avec un réchauffement planétaire se voulant plus grave et plus rapide que redouté, ramenant l’atteinte du seuil des +1,5 °C dix ans plus tôt que prévu, le réchauffement climatique recevait encore récemment le qualificatif de risque « émergent » dans l’univers des assureurs. De plus, sur l’horizon 2000-2019, le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophes a déjà chiffré à 2245 milliards de dollars américains le cumul des pertes économiques liées aux changements climatiques, en hausse de 150 % sur la période de vingt ans précédente.

Faut-il croire que tous ces événements sont encore perçus comme n’étant que des épiphénomènes, voire des catastrophes régionales ou isolées, dont les phases de reconstruction, couvertes d’une assurance pour près de la moitié de la facture, sont au demeurant génératrices de croissance économique ?

Avant l’Accord de Paris, il aura fallu plus de trente ans après la création du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat et plus de 25 ans après la COP1 de Berlin, en 1995, pour aboutir à une COP21 toujours immobilisée depuis. Prochain rendez-vous : la COP26 à Glasgow, en novembre.

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