Oublier ou se souvenir?

En période électorale, les différents protagonistes ne se privent pas de brandir des événements gênants qui ont pu marquer la vie de leurs opposants. À chaque cycle, il est fréquent que l’on ramène au présent le passé d’un adversaire pour tenter d’en tirer des gains politiques. En 2019, c’était une photo de Justin Trudeau vieille de 18 ans qui refaisait surface. Plus récemment, c’était les circonstances dans lesquelles Will Prosper, candidat à la mairie de l’arrondissement de Montréal-Nord, avait quitté ses fonctions à la GRC il y a 20 ans. On pourrait aisément multiplier les exemples.

Le procédé consistant à remuer le passé d’une personnalité publique afin de la mettre en contradiction obéit à une constante : on attaque la crédibilité de cette dernière en mettant en lumière des faits gênants au regard du présent. Selon les positions politiques des uns et des autres, on criera alors au lynchage alimenté par de « vieilles histoires » ou bien au droit de connaître la « vraie nature » de ceux qui sollicitent la confiance du public.

Quand certains osent souligner le fait que ces événements remontent à plusieurs années et qu’ils se sont déroulés dans un contexte historique différent, ils risquent alors de se faire dire qu’ils « banalisent » des gestes tenus aujourd’hui pour irrecevables, voire qu’ils s’en font les complices à rebours ! Le même sort attend ceux qui tentent de faire valoir que le passage du temps accroît la possibilité qu’une personne ait changé.

Évidemment, la propension à minimiser ou à magnifier la gravité des faits dépend de la faveur que l’on accorde à la personne en question : selon notre position, on sera plus ou moins enclin à revendiquer soit l’oubli, soit le souvenir.

Les traces de notre passé

Dans le débat public, il est inévitable que le passé serve à alimenter l’argumentaire des adversaires d’une personnalité publique. Et la loi n’oblige pas non plus à tenir compte du contexte dans lequel ont pu se dérouler ces événements ; elle commande plutôt de se demander s’il y a un motif d’intérêt public à ramener au présent les faits d’autrefois.

Les tribunaux ont tendance à considérer que la personne qui participe à des « activités publiques de nature politique » est très mal placée pour invoquer un droit à l’oubli. Un juge de la Cour du Québec faisait d’ailleurs remarquer que « celui qui est à l’origine de l’histoire ne peut blâmer d’autres personnes que lui-même s’il n’a pas aimé qu’on parle de lui ».

Il est a priori légitime de considérer que connaître le passé d’une personne sollicitant la confiance du public est pertinent pour juger de sa sincérité. Si elle est mise en contradiction par ses antécédents, elle devra ainsi fournir des explications. Bien sûr, tout le monde peut changer, mais lorsqu’on demande l’appui de nos concitoyens, ces derniers doivent pouvoir connaître ce que l’on était autrefois pour juger adéquatement de ce que l’on est devenu.

Nous vivons toutefois dans une société dotée de technologies facilitant plus que jamais la captation et la conservation des moindres parcelles d’information. Notre passé peut ainsi rester très longtemps dans les archives numériques. Devrait-il y avoir des règles plus strictes sur la péremption des informations relatives à nos faits et gestes du passé ? se demandent certains. Déjà, depuis longtemps, des lois protègent les personnes mineures en ce sens. Faut-il aller plus loin ?

Face au défi engendré par la persistance des informations du domaine public, la réponse facile est de leur accoler une date de péremption. Selon cet argumentaire, passé un certain laps de temps, il serait a priori fautif de remettre en avant des faits oubliés : c’est ce qui motive les demandes pour un droit de censurer certains liens vers des informations pourtant publiques sur les moteurs de recherche. Au nom d’un « droit à l’oubli », on revendique de bloquer les liens conduisant aux articles journalistiques relatant des événements ayant autrefois fait la manchette.

Mais on n’ose pas aller jusqu’au bout de cette logique et exiger la censure des archives des journaux. Car en droit canadien, une telle occultation des informations ne réussit pas le test de raisonnabilité que l’on doit imposer des limites aussi radicales à la liberté d’expression. Le droit d’accéder à toute information licite est protégé.

Mettre en contexte

Cette impossibilité de cacher le passé garantit une transparence au débat public. Mais ne s’accompagne-t-elle pas de l’impératif de prendre du recul ? Car se prononcer sur des événements remontant à plusieurs décennies comme s’ils se déroulaient aujourd’hui est une entreprise très périlleuse : ils se déroulent dans des circonstances très différentes.

Il ne s’agit pas d’excuser, de minimiser, ni de banaliser les méprises du passé. Mais pour bien les comprendre, il importe de bien les contextualiser.

Sans tomber dans la complaisance, il faut regarder le passé en s’efforçant de comprendre le contexte qui prévalait à l’époque. Faire autrement ne mène qu’à une surenchère d’épithètes malséantes et nous éloigne des débats sereins sur ces comportements — et, surtout, sur les façons de s’en sortir.

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