Nos bouddhas

En été, les plates-bandes des maisons nord-américaines offrent le déploiement complet de tous les ornements de jardin de la civilisation occidentale. De petits moulins en fonte. Des chevreuils en styromousse. La silhouette d’un couple rondelet, révélant leurs sous-vêtements, découpée dans du contreplaqué. Des elfes. Des gnomes. Des nains. Une fontaine dorée, alimentée en eau claire par un tuyau vert.

Sur ces parterres, on ne voit plus guère, comme avant, de ces gros pneus peints de couleurs vives agrémentés d’arrangements floraux, mélange de Saint-Joseph, d’œillets d’Inde et de pensées violacées. Disparues aussi les représentations de pêcheurs en plâtre dont il était loisible de croire qu’ils sortaient d’un roman d’Agatha Christie dont le titre a été supprimé lui aussi. Exit encore les Saintes Vierges placées en majesté au fond d’un vieux bain planté dans le sol en guise de grotte. Était-ce là d’ailleurs l’équivalent, dans l’amour du pauvre au Nouveau Monde, de ces immenses bouddhas des grottes de Bâmiyân détruits par les talibans ?

Plutôt que des Saintes Vierges à la baignoire, ce sont bien des bouddhas que l’on trouve désormais le plus souvent sur les parterres des maisons de chez nous. L’an passé, il y avait une grande vente de bouddhas en plastique à la quincaillerie. Toute une belle rangée, placée sur une étagère industrielle. À l’heure où le tocsin sonne la sacro-sainte laïcité, ce retour du religieux dans la demi-nature des plates-bandes de banlieue n’a-t-il pas quelque chose de paradoxal ?

J’ignore s’il y avait encore beaucoup de ces bouddhas cette année chez mon quincaillier. Je me suis abstenu d’y mettre les pieds tout l’été, sachant que la feuille de contreplaqué, en raison de la pandémie, paraît-il, se vend désormais deux fois et demie son prix. Ceux qui jouissent déjà de leurs ornements de jardin, dont bien des éléments sont taillés dans ce bois, ont au moins une raison supplémentaire d’assumer leur fierté : en raison de la pandémie, la valeur de leur aménagement s’en trouve décuplée.

La liberté dont nous jouissons et dont nos éclatantes plates-bandes sont l’expression a un prix à payer. Ne nous l’a-t-on pas assez répété ? Le 27 juin 2017, Justin Trudeau avait pour cette raison félicité un tireur d’élite de l’armée canadienne. Celui-ci venait de réussir l’exploit d’abattre un djihadiste à plus de 3,5 km de distance, expliquait le premier ministre. Un succès qui « doit être célébré », disait-il. À quand, tant qu’à y être, l’inscription du tir aux djihadistes aux prochains Jeux olympiques ? Après vingt ans d’interventions armées contre les intégristes musulmans, force est de constater que l’accumulation de jolis tirs n’a pas aidé à cultiver quoi que ce soit au jardin de la démocratie. Qu’on nous ait seriné sur tous les tons que le gentil soldat occidental avait pour mission de changer la vie en ces pays se révèle au final une fumisterie, de la poudre aux yeux lancée par des gens dont il est loisible de penser qu’ils en avaient trop dans le nez pour penser à ce point comme des pieds.

Faut-il rester zen devant les massacres commis dans l’arrière-cour de nos propres servitudes ? Si la grandeur des nations s’est autrefois mesurée à la minceur des épluchures des corvées de patates, il semble qu’il faille désormais en juger à l’épaisseur du crémage médiatique avec laquelle on camoufle notre incapacité à repenser nos rapports au monde. On peut bien sûr prendre le temps de continuer d’y réfléchir distraitement, tout en avalant l’un de ces petits gâteaux industriels trop sucrés que Maxime Bernier, avant de n’être plus qu’un ministre déchu, avait fait acheminer à grands frais aux membres des forces armées en Afghanistan. Enverra-t-on désormais de ce même caramel mou dans lequel nous baignons à la journée pour convaincre les talibans d’être plus gentils ?

J’en reviens aux bouddhas en plastique, à la place qu’ils occupent désormais au milieu de notre jardin commun. Comment expliquer le succès de ces bouddhas, sinon parce qu’ils nous apparaissent assez évidés, dans le trop-plein de notre société, pour contenir le tout de nos contradictions ? Ce succès d’un bouddhisme de composition, planté au milieu d’une société qui scande par ailleurs à hauts cris sa laïcité, s’explique peut-être aussi par le fait que, dans cette version très occidentalisée d’une croyance millénaire, toutes les adaptations et les contradictions se trouvent conciliées. Le bouddhisme de jardin correspond ainsi à une nouvelle religion de la consommation de nos bons sentiments autant qu’au culte de soi, dans la même logique qui prédispose à l’étalage de tout et n’importe quoi sur nos parterres. Avez-vous vu Les fils, le documentaire signé par Manon Cousin ? Voilà en tout cas l’expression d’un autre rapport au monde mystique dont on nous a pourtant enjoint un peu vite de tout oublier. Le film est encore au cinéma. Courez donc le voir.

En cette fin d’été, je viens de lire le magnifique Il se fait tard, de Gilles Archambault. C’est lui, à vrai dire, qui m’a gentiment prévenu de cette parution, tout en me signalant en douce qu’il y parlait un peu de moi. Ce qu’il dit de lui, en tout cas, m’apparaît autrement plus intéressant. « Je me suis résigné, je ne cherche plus de sens à la bouffonnerie de vivre », écrit-il. Au crépuscule de sa vie, Archambault n’est pas de ceux qui sont à quêter leur postérité. Lucide, il regarde son existence comme on marche avec passion au bord d’un précipice, tout en observant la beauté du paysage. Il refuse, entre autres choses, de s’acheminer vers le néant de la mort escorté des flonflons de religions. Et c’est en cela aussi que, dans ce livre court, cet écrivain m’apparaît grand, une fois de plus. Certains, bien sûr, le trouveront déprimant. Ce le sera toujours moins, en tout cas, que de voir le Bloc québécois, tout comme les conservateurs, soutenir l’invraisemblable projet d’un troisième lien à Québec, au nom de leurs sacro-saintes élections.

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