Le «smatte»

Depuis qu’il a pris la direction du Bloc québécois, Yves-François Blanchet a réussi un parcours pratiquement sans faute, évitant tous les pièges. L’élection de 32 députés en 2019 tenait littéralement de l’exploit. Même les plus malins ne sont cependant pas à l’abri d’une erreur.

M. Blanchet s’est vite rendu compte qu’il en avait commis une en appuyant le « troisième lien », disant y voir des avantages sur le plan de l’environnement. C’est aussi ce que prétendaient les promoteurs du projet GNL Québec, auquel M. Blanchet ne s’opposait pas non plus, attendant que le gouvernement Legault se prononce.

Tout le monde a bien compris qu’il espère plutôt en retirer les dividendes dans la région de Québec et qu’il voulait faire une fleur au gouvernement Legault, dont l’appui tacite lui a été si bénéfique il y a deux ans.

Il a aggravé son cas en expliquant qu’il était temporairement redevenu un membre du Club des ex et qu’il avait simplement exprimé une opinion personnelle qui n’engageait pas son parti. Les électeurs n’aiment pas être pris pour des valises.

M. Blanchet est sans conteste un homme intelligent et un habile dialecticien, mais il a parfois tendance à vouloir « faire son smatte » et à verser dans le sophisme. Il n’est évidemment pas le premier ni le dernier politicien à le faire, mais cela ne rend pas la chose plus honorable.


 

Certains sont surpris et déçus de voir un ancien ministre de l’Environnement faire ce genre de pirouette alors que les appels à la lutte contre les changements climatiques, dont les effets sont de plus en plus évidents, viennent de toutes parts.

Ce n’est cependant pas d’hier que M. Blanchet subordonne la protection de l’environnement à ses intérêts politiques du moment et tente de justifier ses décisions en jouant au plus fin.

En 2013, il s’était plaint du compte rendu d’une entrevue accordée au Devoir, dénonçant un « glissement sémantique » qui avait fait écrire à un collègue qu’il avait donné le feu vert à la fracturation sur l’île d’Anticosti pour en évaluer le potentiel pétrolier, alors qu’un règlement publié dans la Gazette officielle du Québec donnait précisément à la compagnie Petrolia l’autorisation d’effectuer des forages sur la quasi-totalité de l’île.

À la députée de Gouin Françoise David qui s’inquiétait du saccage de ce joyau du patrimoine québécois qui en résulterait, M. Blanchet avait répliqué : « C’est une chose d’être contre l’exploitation ou l’exploration du pétrole, mais c’en est une autre d’être contre la connaissance. »

Après tout le mal que le PQ avait dit de la fracturation durant le débat sur le gaz de schiste deux ans plus tôt, c’était un peu gênant, mais M. Blanchet n’est pas homme à reculer devant la contradiction. De toute manière, il ne doutait pas de sa capacité d’expliquer qu’en dépit des apparences, ce n’en était pas une et que les choses devaient être replacées dans leur contexte.

La vérité est qu’à l’époque, le gouvernement Marois et bon nombre de souverainistes voyaient dans l’or noir la clé de l’indépendance, alors qu’ils sont aujourd’hui presque unanimes à décrier « l’énergie sale » de l’Ouest. Il faut bien vivre avec son temps, n’est-ce pas ?


 

On peut comprendre le désarroi de bon nombre de bloquistes à voir M. Blanchet cautionner le « troisième lien », très impopulaire à l’extérieur de la région de Québec. De toute manière, comme le Bloc ne pourra jamais former un gouvernement, ceux qui souhaitent voir le projet se réaliser ont tout intérêt à voter pour le Parti conservateur, puisqu’Erin O’Toole est prêt à payer.

Le PQ a aussi toutes les raisons d’être en colère. À pareille date l’an prochain, le Québec sera plongé à son tour dans une campagne électorale, dont le « troisième lien » sera également un enjeu important. On imagine facilement le plaisir que le premier ministre Legault prendra à souligner la contradiction entre le PQ et le Bloc. Avec des cousins comme ça…

Déjà, la popularité du Bloc fait beaucoup d’ombre au PQ, dont le chef fait bien pâle figure à côté du ténor bloquiste. Il avait toujours été clair dans les esprits que la maison mère était située à Québec et la succursale, à Ottawa, mais cette dernière est devenue nettement plus achalandée. Si la députation péquiste devait encore diminuer l’an prochain, cela risquerait de devenir problématique.

Même si la plateforme du Bloc est totalement muette sur l’indépendance, personne ne doute que c’est toujours son objectif ultime. Il n’en demeure pas moins que, s’il aide M. Legault à arracher des concessions à Ottawa, il contribuera à rendre le fédéralisme plus acceptable pour les Québécois. Ne vous inquiétez pas, M. Blanchet pourrait très bien expliquer que c’est tout le contraire.



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