Trudeau et le monde

J’aime bien le politologue Jocelyn Coulon. Le gars est sérieux, s’exprime dans une langue châtiée à l’oral et dans un style limpide à l’écrit ; il a de solides convictions, mais il ne les défend jamais de façon inutilement polémique. Il fait entendre une voix compétente dans un domaine fondamental, souvent négligé dans le débat public, celui des relations internationales.

Journaliste spécialisé en la matière au Devoir de 1986 à 1999, Coulon est ensuite devenu chercheur universitaire. En 2016-2017, il a accepté le poste de conseiller de Stéphane Dion, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Trudeau. Cette décevante expérience l’a convaincu de renouer avec la recherche.

Coulon est un libéral. En 2007, il s’est même présenté sous cette bannière dans Outremont, lors d’une élection fédérale remportée par le néodémocrate Thomas Mulcair. S’il colore ses analyses, ce choix idéologique n’a jamais empêché Coulon de s’exprimer en toute indépendance, et sans partisanerie, sur son domaine de prédilection : la politique étrangère du Canada. En 2018, dans Un selfie avec Justin Trudeau (Québec Amérique), le politologue formulait déjà sa désillusion quant à la promesse du premier ministre de réinscrire honorablement le Canada dans le jeu international après une décennie de navrante diplomatie conservatrice.

Dans Le Canada à la recherche d’une identité internationale (PUM, 2021, 216 pages), un recueil de textes sur le sujet parus de 2004 à 2020, il enfonce le clou. Justin Trudeau, écrit-il, « semble incapable de comprendre la nouvelle géographie des affaires internationales et de marquer une direction pour la diplomatie canadienne ». Son bilan, en la matière, se caractérise « par l’imprécision, la contradiction et l’illisibilité », voire « par la médiocrité et le provincialisme ». Difficile d’être plus sévère.

Coulon se montre implacable, aussi, envers la politique étrangère du gouvernement Harper. Influencé par les travaux de l’École de Calgary, des penseurs universitaires souvent près de l’idéologie républicaine américaine, le premier ministre conservateur a renié l’internationalisme libéral, qui définissait la politique étrangère canadienne depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, au profit d’un continentalisme musclé, à la remorque des positions américaines.

Avant Harper, le Canada se présentait comme un médiateur dans les conflits internationaux ainsi que comme un partisan du multilatéralisme, des règles du droit international et de la paix, avec la création des Casques bleus en 1956. Il décidait librement de s’impliquer directement dans certains conflits militaires. Avec Harper, les États-Unis deviennent la boussole principale du Canada dans le monde, avec le militarisme et la « lecture morale des relations internationales » qui s’ensuivent. L’Europe et l’Afrique sont traitées comme quantité négligeable, l’ONU est vue comme une nuisance et la lutte contre le réchauffement climatique comme un obstacle au développement économique.

En 2015, Trudeau promet de renouer avec l’internationalisme libéral, l’approche préférée des Canadiens et des Québécois en politique étrangère, selon des enquêtes d’opinion. Sans négliger sa relation essentielle et privilégiée avec son partenaire américain, le Canada, dit alors Trudeau, se réengagera dans les missions des Casques bleus, aidera les pauvres dans les pays en développement et luttera résolument contre le réchauffement climatique.

On sait, aujourd’hui, que cela n’était que poudre aux yeux. Trudeau, conclut Coulon, « a dit une chose et a souvent fait le contraire ». Il n’a envoyé qu’un petit contingent de Casques bleus au Mali, avec quelques hélicoptères, pour une trop courte mission ; il a réduit l’aide au développement international et a grassement financé l’industrie pétrolière. Il a donc, grosso modo, repris le programme conservateur, en le brouillant avec de beaux discours émotifs, contribuant ainsi, comme son prédécesseur, à « ravaler au rang de petite puissance » la moyenne puissance canadienne, naguère avantageusement considérée dans le monde, grâce à des premiers ministres plus déterminés comme son père, qui a notamment reconnu la Chine communiste, et comme Brian Mulroney, qui a dirigé la campagne internationale contre l’apartheid en Afrique du Sud.

« Nous n’avons aucun plan pour reconnaître les talibans comme gouvernement de l’Afghanistan », déclarait Trudeau le 17 août dernier. Ça se comprend. Le problème, c’est que le premier ministre semble n’avoir aucun plan non plus pour le reste des affaires internationales. Il réagit plutôt au coup par coup, sous l’influence des lobbys des communautés culturelles canadiennes, au mépris de l’intérêt national. Coulon, avec raison, s’attend à mieux. La campagne électorale en cours, qui évacue ces questions, ne peut que le décevoir.

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