L’audace d’Anglade

Les interventions du chef d’un parti d’opposition provincial dans une campagne fédérale n’ont jamais un gros impact, à plus forte raison quand ses chances de prendre le pouvoir dans un avenir prévisible semblent pratiquement nulles.

Il n’est donc pas étonnant que celle de Dominique Anglade soit passée complètement inaperçue. D’ailleurs, la cheffe libérale s’adresse sans doute moins aux partis fédéraux qu’aux Québécois et annonce le ton qu’elle pourrait adopter au cours de l’année électorale qui s’amorce au Québec.

Dans une lettre ouverte, Mme Anglade y va d’une mise en garde qui pourrait très bien avoir été faite par Yves-François Blanchet : « Pour que les partis fédéraux réalisent leurs promesses dans le respect de la nation québécoise, la solution est simple : légiférer pour encadrer le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral afin de garantir un droit de retrait avec pleine compensation, sans condition, pour toute initiative relevant des champs de compétence du Québec. »

« L’intervention du gouvernement fédéral dans les champs de compétence du Québec n’a jamais bien servi les intérêts de la fédération », écrit la cheffe libérale. Elle ne vise nommément personne, mais quand elle dénonce « les promesses de trop » en santé, en logement, en service de garde, en assurance médicaments ou en formation de la main-d’œuvre, le nom qui vient immédiatement à l’esprit est celui de Justin Trudeau.

Le premier ministre Legault dévoilera sous peu sa liste de demandes, mais la solution « simple » qu’évoque Mme Anglade répondrait à une grande partie de ses réclamations, si tant est qu’il souhaite réellement voir le Québec s’installer confortablement dans la fédération canadienne.

Bien des électeurs du PLQ, qui appuient aussi le PLC, risquent de trouver que Mme Anglade devient un peu trop nationaliste. Déjà, l’accueil positif qu’elle a réservé au projet de loi 96 sur la langue en juin dernier en a fait tiquer plusieurs, mais ils devront s’y habituer. Plus l’élection québécoise approchera, plus on risque d’entendre ce genre de discours.


 

Comme tous les autres partis d’opposition à l’Assemblée nationale, le PLQ a dû ronger son frein depuis un an et demi. Entre la critique « constructive » et le sabotage des efforts du gouvernement Legault pour gérer au mieux la pandémie, la ligne était mince.

La cheffe libérale semble toutefois décidée à surprendre. Elle a envoyé à M. Legault un jab qu’il n’attendait sans doute pas d’un parti qui s’est toujours voulu le défenseur des droits individuels, quand elle lui a demandé de décréter la vaccination obligatoire de tous les fonctionnaires, des employés des réseaux de la santé et de l’éducation, des services de garde, de l’Assemblée nationale, ainsi que de toutes les personnes fréquentant les campus collégiaux et universitaires.

Soudainement, le gouvernement Legault, que certains ont trouvé bien autoritaire depuis le début de la pandémie, a l’air timoré en proposant simplement la vaccination obligatoire des travailleurs de la santé, sans trop savoir ce qu’il fera de ceux qui la refuseraient.

Si le gouvernement peut compter sur l’exaspération croissante des vaccinés pour imposer le passeport vaccinal, il est permis de croire qu’ils applaudiraient également l’idée d’imposer la vaccination à l’ensemble des employés des secteurs public et parapublic, que Mme Anglade a présentée comme « le dernier droit vers notre liberté ».

La question est néanmoins délicate. Si, en sa qualité d’employeur, le gouvernement décidait d’imposer la vaccination, au nom de quoi pourrait-il interdire la chose aux employeurs privés qui voudraient faire de même ? La commission parlementaire qui se penchera jeudi sur ces questions s’annonce divertissante.


 

Sur le nouvel échiquier politique québécois, caractérisé par l’effacement du PQ et le retour en force du nationalisme « mou », Mme Anglade a bien compris qu’elle ne pouvait plus se cantonner dans le credo traditionnel du PLQ : fédéralisme à tous crins et protection des droits individuels.

Rares sont ceux qui parieraient sur les chances d’une victoire libérale à l’élection d’octobre 2022, mais si Mme Anglade veut encore avoir un avenir, elle doit faire progresser son parti de façon significative. Dès lors, l’audace devient une nécessité.

À cet égard, la campagne fédérale en cours pourrait être riche d’enseignements. Erin O’Toole a fait le pari qu’il pourra élargir la tente conservatrice en prenant certaines distances avec les positions chères à la base de son parti, qu’il s’agisse de l’équilibre budgétaire, de l’avortement ou encore des relations avec les syndicats, en se disant que les mécontents finiront par se rallier faute d’une alternative. Rien n’assure qu’il remportera son pari, mais lui non plus n’a pas d’autre choix que de jouer son va-tout.

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