Frapper un mur

Avez-vous vu la dernière campagne publicitaire sur la vaccination ? Quelle idée saugrenue que d’afficher le visage et le sein écrasés d’une femme, lui donnant l’allure d’une femme battue ! Impossible de la manquer, la pub est dans tous les médias, en petit, moyen et très gros format. « N’attendez pas de frapper un mur », dit la pub signée « Votre gouvernement ». « Faites-vous vacciner ».

Et dire que le gouvernement Legault refusait récemment d’ouvrir la discussion sur ledit passeport de peur d’attirer les complotistes et les idées farfelues ! Au bas mot, c’est tout un message subliminal que celui d’une femme amochée, promue par le gouvernement lui-même, précisément au moment où ce même gouvernement tente de se rattraper sur la question de la violence faite aux femmes. Cherchez l’erreur.

Cette publicité à gros sabots est assez symptomatique de la campagne vaccinale depuis ses débuts. Celle-ci manque souvent de nuances. Les deux jours de consultations publiques qui, après une certaine hésitation de la part du gouvernement, vont finalement avoir lieu à Québec jeudi et vendredi, permettront-ils de mettre en lumière autre chose que les bienfaits de la vaccination et l’obligation morale de tout bon citoyen d’y souscrire ? On le souhaite. Il y a un jeu d’équilibre à trouver ici entre les droits collectifs, le point de vue de la santé publique, et les droits individuels, le point de vue de ceux et celles qui ont des raisons légitimes de refuser d’emboîter le pas.

Va-t-on également expliquer que la situation a considérablement évolué depuis huit mois ? La production de vaccins très efficaces traçait alors une voie royale vers une sortie de crise : on vaccinait 75 % de la population, on atteignait l’immunité collective, on mettait la COVID-19 derrière nous. Aujourd’hui, on sait que l’immunité collective, vu la prolifération de variants toujours plus contagieux, est pratiquement impossible à atteindre. Le vrai « mur », le voilà. Plus le temps passe, plus on voit que le vaccin n’est pas la panacée qu’on croyait. Et puis, on aurait beau, à coups de promesses de loterie, atteindre l’inaccessible étoile — un taux de vaccination québécois de 95 % —, les pays pauvres demeureront toujours très loin du but. L’Inde a un taux de vaccination (complète) de seulement 9,5 % actuellement, la Thaïlande 8,2 %, l’Iran 5,3 %, la Jamaïque 4,7 %. Or, on ne sort pas d’une pandémie sans que tout le monde en sorte.

Il va donc falloir vivre avec le coronavirus encore très longtemps, en contexte pandémique dans l’avenir immédiat et de façon endémique (c’est le cas de la grippe saisonnière) par la suite. Les mesures sanitaires — le port du masque, la distanciation physique, la ventilation, les mesures d’hygiène — qui, depuis l’arrivée des vaccins, ont vu leur étoile pâlir, doivent revenir à l’avant-plan. D’ailleurs, dans le contexte actuel où les vaccins perdent de leur efficacité face au variant Delta et pourraient se retrouver face à des mutants plus redoutables encore, les mesures sanitaires deviennent plus importantes que jamais. Rigoureusement appliquées, ces mesures sont peut-être aussi efficaces que certains vaccins existants qui, eux, ne peuvent plus être présentés comme des solutions miracles.

C’est le fait d’ailleurs qu’il existe une alternative viable aux vaccins qui explique que bon nombre d’universités québécoises refusent le vaccin obligatoire. Comme le dit la porte-parole de l’Université McGill, Katherine Gombay, « le vaccin ne peut être légalement imposé que si toutes autres mesures sanitaires disponibles ne suffisent pas à protéger les gens ». En d’autres mots, vu l’existence de mesures sanitaires qui ont fait leurs preuves, il n’y a pas de raison de ne pas reconnaître certains accommodements raisonnables — dans le cadre universitaire tout au moins. Des nuances s’imposent évidemment à l’école primaire et secondaire : il s’agit d’enfants, pas d’adultes. Et dans le milieu de la santé, peut-il même y avoir des exceptions ? S’il y a un endroit où le vaccin obligatoire, sans exception, se justifie, c’est bien là.

Face à cette pandémie qui s’accroche, il y a tout un déblayage à faire, on le voit. Il faut aussi que l’information circule davantage. Depuis le début, la tendance a été d’émettre des directives « d’en haut », à coups de conférences de presse plutôt solennelles, un moyen efficace de motiver les gens à agir, peut-être, mais pas toujours à bien comprendre la situation. Les questions des journalistes sont trop souvent restées sans réponse. Se dégage en fin de compte une atmosphère étrange : « Nous sommes en situation de crise, en danger, ce n’est pas le temps de brasser la cage ». Un exemple ? La pub du gouvernement décrite plus haut ne semble pas avoir fait réagir outre mesure. En temps normal, on aurait hurlé.

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