Les limites de l’insignifiance

Se défendant d’être à court d’idées, Justin Trudeau promet que la plateforme qu’il dévoilera sous peu traduira une « vision d’avenir » qui contrastera avec la « petitesse » d’Erin O’Toole.

Le chef libéral s’est toujours défini par opposition à ses adversaires conservateurs. En 2015, les « voies ensoleillées » qu’il faisait miroiter se voulaient l’antithèse de l’obscurantisme dont il accusait Stephen Harper.

Après neuf ans de régime conservateur, cela a suffi à lui assurer une majorité. Les quatre années suivantes ont démontré son incapacité à articuler lui-même une véritable vision de l’avenir du Canada, mais l’ineptie d’Andrew Scheer lui a permis de sauver les meubles en 2019.

Il serait grossièrement exagéré de qualifier Erin O’Toole de bête politique, mais il est quand même plus doué que son prédécesseur — ou moins mauvais, si vous préférez — alors que M. Trudeau demeure désespérément égal à lui-même. La présente campagne est encore bien jeune, mais on peut déjà se demander si la recette des deux dernières élections peut encore donner des résultats.

Au cours des dernières années, le premier ministre a fait une démonstration très convaincante de ses limites et de celles d’une politique essentiellement basée sur l’image. Le temps de l’apprentissage est passé depuis longtemps. Rien ne permet de croire qu’un nouveau Trudeau puisse encore apparaître. Il devrait se regarder dans le miroir avant de parler de la petitesse des autres.


 

Il est vrai que le dernier mandat a été monopolisé presque complètement par la pandémie, de sorte que la politique du gouvernement a consisté pour l’essentiel à dépenser sans compter. D’ailleurs, même avant la pandémie, les concepts de dette et de déficit étaient totalement étrangers à M. Trudeau, comme ils l’étaient à son père.

De toute évidence, il n’a aucune intention de revenir à plus de parcimonie. Jour après jour, il continue à faire pleuvoir les milliards, pour les garderies, les soins aux personnes âgées, l’embauche de médecins et d’infirmières praticiennes, etc.

Cette libéralité — avec l’argent des contribuables — avait semblé rafraîchissante face à la pingrerie du gouvernement Harper, mais M. O’Toole a manifestement compris que les Canadiens ne veulent pas d’un Scrooge ou d’un Séraphin pour premier ministre. Entendre un chef conservateur reporter à dix ans le retour à l’équilibre budgétaire est presque une révolution.

Ce nouveau pragmatisme fait même dire des choses étonnantes à M. O’Toole. Il accepterait de céder au Québec la gestion d’une déclaration d’impôt unique tout en promettant de maintenir les quelque 3000 emplois dans les centres de traitement de l’Agence de revenu du Canada à Shawinigan et à Jonquière. Un gouvernement conservateur garderait des employés dont on n’a plus besoin ? Pas étonnant que leur syndicat sonne l’alarme. Cela rappelle Jacques Parizeau qui promettait qu’un Québec souverain rapatrierait tous les fonctionnaires fédéraux tout en éliminant les chevauchements.


 

Les questions de politique extérieure n’ont généralement pas une grande incidence sur le résultat des élections au Canada. En 2015, plusieurs étaient néanmoins attristés de la mauvaise réputation que les années Harper avaient faite au Canada et ils étaient heureux d’entendre le nouveau premier ministre déclarer que le pays était « de retour » sur la scène internationale.

Dire qu’ils ont été déçus serait un euphémisme. Après une brève période d’euphorie, durant laquelle M. Trudeau est apparu à l’étranger comme une sorte d’antidote à Donald Trump, on a vite déchanté. L’amateurisme et l’insignifiance, magnifiquement illustrés par le « défilé de mode » en Inde — particulièrement gênant, sont rapidement devenus la marque de commerce du Canada. De la Chine à l’Afghanistan en passant par l’Afrique, la politique canadienne a souvent semblé relever de la broche à foin. Dans cette grisaille, la victoire de Joe Biden est apparue comme un véritable cadeau du ciel.

Quelqu’un avait-il sérieusement cru que l’arrivée de M. Trudeau inaugurerait une nouvelle ère de collaboration entre Ottawa et les provinces ? Le passage de l’intransigeance assumée de M. Harper à l’amabilité de façade de son successeur n’a pas changé grand-chose concrètement. Après la pause COVID, les nouvelles intrusions dans les champs de compétence des provinces annoncées par les promesses libérales laissent prévoir de nouveaux orages.

Sans enlever ses mérites à Yves-François Blanchet, ce n’est pas un hasard si le Bloc québécois a ressuscité en 2019, malgré le recul de la souveraineté. À voir sa plateforme, on en oublie même que le parti est toujours indépendantiste. Manifestement, de nombreux Québécois savent à quoi s’en tenir avec les libéraux.

Au cours des prochaines semaines, politiciens et commentateurs s’emploieront à formuler la fameuse question de l’urne. Au bout du compte, elle pourrait bien être la suivante : est-ce que ce serait vraiment pire avec Erin O’Toole ?

À voir en vidéo