Pire que le Vietnam

On n’a pas fini de mesurer les retombées de la chute de Kaboul. Tout d’abord, cette « mission » ratée de vingt ans souligne et accentue le déclin occidental, et celui des États-Unis, comme civilisation capable d’inspirer le reste du monde, comme partenaire fiable, comme armée efficace.

C’est, comme l’a dit Armin Laschet, candidat des conservateurs allemands à la succession d’Angela Merkel, « la plus grande débâcle de l’OTAN depuis sa fondation ». Car la déculottée afghane est bien pire que la défaite au Vietnam, un demi-siècle plus tôt. Même réelle et cuisante au milieu des années 1970, aux mains du grand adversaire géopolitique du moment (le communisme dans la seconde moitié du XXe siècle), elle n’avait pas entraîné un retrait général des États-Unis dans les affaires du monde ou leur affaissement géopolitique.

Au contraire, quinze ans à peine après l’évacuation de Saïgon en avril 1975, c’est le communisme qui s’effondrait en Europe, ouvrant la voie à un bref « moment unipolaire » (la domination d’un seul pôle — américain, capitaliste, démocratique-libéral)… qui, on le sait rétrospectivement, se limitera à la décennie 1990. Le Vietnam était une défaite contre le communisme, dans un seul pays, dont les ressorts et les conséquences étaient nationaux, avec un « effet domino » limité (Cambodge).

Même si la blessure d’orgueil américaine au Vietnam reste durable dans l’imaginaire national, c’était une défaite circonscrite, et c’était la défaite ponctuelle d’un pays dans un autre pays, pas de tout l’Occident dans une région du monde.


 
 

L’Afghanistan était aussi une équipée visant à lutter contre la tyrannie ou l’obscurantisme (l’islam radical et le djihad ayant remplacé le communisme) et à défendre la démocratie, au besoin en l’exportant par les armes. Avec certes, ici, une dimension de vengeance — ou, plus élégamment, de « réplique stratégique » à une attaque — après le 11 Septembre.

Même juste dans ses fondements et ses objectifs initiaux — répliquer à al-Qaïda ; chasser l’organisation de sa base afghane après une meurtrière attaque sur le territoire états-unien —, elle s’est perdue stratégiquement dans un élargissement du « mandat », puis s’est éternisée, annonçant une défaite prévisible devenue inéluctable au fil des ans. Et ce, malgré la très nette victoire tactique de l’opération éclair menée à l’automne 2001.

Au contraire de l’intervention au Vietnam, l’aventure afghane n’était pas strictement américaine. On en fit, avec l’OTAN, un projet de l’Occident civilisateur et généreux — et généreux il le fut, jusqu’à l’inconscience… avec des milliards déversés sans retour sur investissement !

La défaite de 1975 au Vietnam fut au profit du communisme, une idéologie qui, malgré sa remarquable extension géographique au troisième quart du XXe siècle, allait bientôt amorcer son agonie, en tout cas sous sa forme étatique marxiste-léniniste issue de l’URSS. La défaite de 2021 en Afghanistan a une dimension symbolique mondiale. Le vainqueur, au-delà de la guérilla nationaliste et intégriste pachtoune qu’étaient à l’origine les talibans, est aujourd’hui l’islam radical dans son ensemble. Il se présente, au XXIe siècle, comme l’idéologie conquérante à prétention globale qu’était le communisme au XXe siècle.

Mais contrairement au communisme en 1975, il est difficile de croire que l’islam politique en 2021 soit à la veille d’un déclin. Les démocraties paraissent désarmées (moralement, politiquement… militairement) devant ce nouveau totalitarisme, dont les talibans, l’État islamique et la guérilla armée sont une forme extrême, mais loin d’être la seule.


 
 

L’islam politique n’est pas le seul adversaire d’envergure cherchant à s’engouffrer, un peu partout, dans les brèches d’une démocratie fatiguée, qui paraissait pourtant triomphante en 1989. Les grands régimes autoritaires que sont la Russie et surtout la Chine représentent un autre type de défi, moins fondé sur la diffusion d’une idéologie-religion (à Moscou et à Pékin, on ne croit plus depuis longtemps à l’expansion de la « ferveur » communiste), et davantage sur la compétition militaire ou technostratégique.

Aujourd’hui, comme les islamistes et les anti-occidentaux du monde entier, Pékin et Moscou se réjouissent de cet affaiblissement décisif… même si l’islam radical peut un jour réserver des surprises à l’intérieur même de ces deux pays ennemis de l’Occident.

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