Les effets soporifiques du «contrat» d’Erin O’Toole

Les débuts de campagne du Parti conservateur au Québec ressemblent au jour de la marmotte. Chaque fois, le chef s’amène dans la « Belle Province », la main sur le cœur et le sourire aux lèvres, en entonnant le refrain du fédéralisme d’ouverture.

Erin O’Toole est sans doute sincère dans son désir de rendre le Canada plus acceptable pour les Québécois, comme l’étaient probablement, à des degrés divers, ses prédécesseurs, Andrew Scheer, Stephen Harper, Jean Charest et assurément Brian Mulroney. Bien entendu, l’objectif premier a toujours été d’obtenir leur vote, mais l’un n’empêche pas l’autre.

On pouvait difficilement demander à ceux qui ont dirigé le PC depuis une trentaine d’années de promettre le grand retour du Québec dans le giron constitutionnel « dans l’honneur et l’enthousiasme », comme l’avait fait M. Mulroney, qui en a payé le prix. Le Canada anglais a clairement démontré qu’il n’est pas disposé à le permettre.

Ce qu’on propose depuis s’apparente davantage à un « accommodement raisonnable » acceptable à ceux qui ne sont pas disposés à prendre le risque de la souveraineté, mais qui veulent quand même se donner bonne conscience. Ceux qu’on appelait jadis les « nationalistes mous », un peu mal à l’aise dans le multiculturalisme trudeauiste, dont un grand nombre se retrouvent aujourd’hui à la CAQ.

Malgré le clin d’œil au « partenariat » de 1995, le « contrat » que propose aujourd’hui M. O’Toole ne modifierait pas substantiellement la dynamique du fédéralisme canadien, qui conduit inéluctablement à la minorisation du Québec, mais il la rendrait un peu moins douloureuse. Une forme de soins palliatifs, dont le chef conservateur propose simplement d’augmenter la dose.


 

Renforcer les pouvoirs du Québec en matière de sélection des immigrants et des réfugiés serait assurément une bonne chose, mais l’appartenance à un État très majoritairement anglophone situé en Amérique du Nord demeurera toujours un formidable obstacle au développement d’une société résolument française.

Même si un gouvernement O’Toole promet de ne pas intervenir dans la contestation judiciaire de la loi 21 sur la laïcité, cela n’empêchera pas les tribunaux de la juger en fonction des dispositions de la Charte canadienne des droits. Et le reste du pays d’applaudir à son éventuelle invalidation.

Tout ce qui peut contribuer à accroître l’autonomie du Québec sera bien accueilli par le premier ministre Legault, dont M. O’Toole aimerait évidemment avoir l’appui. La question, toujours la même, est toutefois de savoir si les valeurs qui guideraient un gouvernement conservateur dans l’élaboration de politiques applicables d’un océan à l’autre correspondent au genre de société que souhaitent les Québécois.

Il n’y a pas lieu de douter de la sincérité du chef conservateur quand il assure être pro-choix. Il s’est ravisé sur la question de la liberté de conscience des médecins et des infirmières, mais on peut légitimement entretenir une certaine méfiance, compte tenu des nombreux militants pro-vie au sein de son parti et de son futur caucus, opposés aussi bien au droit à l’avortement qu’à l’aide médicale à mourir, qui ne désarmeront pas facilement.


  

Et il y a, bien sûr, l’environnement. L’espèce de compte d’épargne personnel par lequel le chef conservateur veut remplacer la taxe sur le carbone n’aurait certainement pas la même efficacité dans la lutte contre les changements climatiques. Les efforts du Québec risquent plutôt d’être annulés par le laisser-faire des conservateurs qui, de toute façon, nient que de tels changements existent.

Il est vrai qu’on fait moins de cas de l’environnement quand le pouvoir est en jeu. Pour conserver ses châteaux forts de la région de Québec, les conservateurs sont prêts à éponger 40 % de la facture du « troisième lien », peu importe le montant que cela représente. Les libéraux voient maintenant le projet d’un meilleur œil et le Bloc québécois continue à ménager la chèvre et le chou. Seul le NPD, qui n’entretient aucun espoir dans la région, s’y oppose clairement.

Dans son contrat, M. O’Toole ne dit rien du projet de loi qu’il avait promis durant la course à la chefferie, qui autoriserait le gouvernement fédéral à imposer le passage d’un pipeline n’importe où au Canada. A-t-il décidé de le passer à la trappe, ce qu’il devra expliquer à ses partisans dans l’Ouest, ou une clause d’asymétrie en exempterait-elle le Québec ?

On le comprend très bien de courtiser le vote nationaliste, qui a boudé son parti depuis les années Mulroney malgré la cour intense qu’il lui a faite à chaque élection. Rien ne ferait cependant plus plaisir à Justin Trudeau que de voir les conservateurs et le Bloc québécois se le partager plus équitablement, et permettre ainsi à quelques-uns de ses candidats de se faufiler. Sans le savoir, M. O’Toole travaille peut-être pour son plus mortel ennemi. M. Legault ne demande sans doute pas mieux que de voir monter les enchères, mais il devrait quand même s’inquiéter un peu du résultat. À moins, évidemment, qu’il ne souhaite réduire l’effet des soins palliatifs.

À voir en vidéo