La colère des vaccinés

Après tout ce qu’on a dit des problèmes de communication du Dr Horacio Arruda, il était savoureux de voir le premier ministre Legault et le ministre de la Santé, Christian Dubé, le laisser répondre sans intervenir, mardi, quand une journaliste a demandé si les travailleurs de la santé qui refuseront de se faire vacciner seront passibles de sanctions pouvant aller jusqu’au congédiement.

« On peut savoir que, tout dépendamment, là, des lois et des… Il peut y avoir ce qu’on appelle des pénalités administratives ou des enjeux. Ça peut varier, à notre avis, là. Là, je ne parle pas nécessairement de congédiement, mais de mesures administratives qui peuvent être appliquées dans des situations où l’employé refuse », a laborieusement expliqué le Dr Arruda.

Le sort réservé à ces employés ne concerne en rien le directeur national de santé publique, dont le rôle ne consiste pas à gérer le réseau de la santé. Pourtant, ni M. Legault ni M. Dubé n’ont jugé bon d’intervenir. Cette fois, ils semblaient tout disposés à le laisser se débrouiller avec la patate chaude.

Il est vrai que la question est délicate. Même si on peut l’interpréter de différentes façons, le droit au travail, qui est lié au droit à la subsistance, a été reconnu dans la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, après avoir fait l’objet d’une encyclique papale sept ans plus tôt. Plusieurs articles de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec y font référence d’une manière ou d’une autre.

On pourrait d’ailleurs se demander dans quelle mesure le gouvernement Legault n’a pas violé son corollaire, qu’on pourrait appeler le « droit au repos », quand il a interdit aux travailleurs de la santé exténués de prendre des vacances au plus fort de la pandémie.

Déterminer si exiger la vaccination obligatoire constitue une entrave inacceptable au droit au travail constitue sans doute un débat passionnant. Dans l’immédiat, la question est toutefois de savoir dans quelle mesure le réseau de la santé, qui souffre déjà d’une grave pénurie de main-d’œuvre, peut se passer de ceux qui persisteraient dans leur refus et qui demeurent nombreux dans les résidences pour personnes âgées (RPA) et dans ce qu’on appelle les ressources intermédiaires (RI). Tout cela ne manquera pas de faire l’objet de vives discussions la semaine prochaine en commission parlementaire.

Il y a une autre réalité qu’il faudra aussi prendre en compte : l’exaspération grandissante que provoque le refus de la vaccination — sans parler du passeport vaccinal — chez tous ceux qui ont compris à quel point elle constitue à la fois une nécessité sanitaire et une obligation morale dans une société où les contacts sont aussi fréquents qu’inévitables.

Il y avait quelque chose de déprimant à voir réapparaître le trio Legault-Dubé-Arruda alors qu’on croyait être enfin sorti du tunnel. La très grande majorité des Québécois ont fait leur devoir au cours des derniers mois. L’objectif de vaccination fixé au printemps a été atteint, et voilà que cela ne suffit plus.

Tout le monde comprend que le variant Delta est plus contagieux et plus virulent. Raison de plus pour s’impatienter face à l’obstination de ceux qui alimentent la contagion. Malgré l’agacement qu’ils peuvent susciter, les complotistes en tous genres ont bénéficié jusqu’à présent d’une certaine tolérance, dans la mesure où il semblait acquis qu’un taux de vaccination de l’ordre de 75 % assurerait une immunité collective qui viendrait à bout du virus malgré leur irresponsabilité. Il y a cependant des limites à se laisser empoisonner l’existence par une petite minorité de « taouins ».

Le port obligatoire du masque au cégep et à l’université, qui pourrait bien être étendu au primaire et au secondaire, constitue sans doute un moindre mal. Mais rien n’assure que de nouvelles restrictions ne deviendront pas nécessaires, y compris la vaccination obligatoire des enseignants.

Chaque chose en son temps, direz-vous. Justin Trudeau a peut-être mis la charrue avant les bœufs en prévoyant, s’il est réélu, la vaccination obligatoire de tous les fonctionnaires fédéraux, qu’ils soient en contact avec le public ou non. Lui non plus n’a pas voulu préciser les « conséquences » que devront subir les récalcitrants, mais plus leur entêtement retardera le retour à la vie normale, que ce soit au travail, à l’école ou dans les loisirs, moins ils pourront compter sur la sympathie de ceux qui, eux, ont accepté de se faire vacciner.

Vivre en démocratie ne signifie pas que chacun peut faire ce qui lui plaît sans égard au bien-être et à la sécurité des autres. Provoquer inutilement la colère de la majorité est même ce qui peut mettre la liberté le plus à risque.

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