L’intérêt du Québec

Les défauts que l’on prête aux gouvernements minoritaires sont bien connus : instabilité, querelles parlementaires incessantes, pénibles marchandages avec les partis d’opposition, etc. On peut facilement comprendre Justin Trudeau de vouloir retrouver une majorité à la Chambre des communes, mais la question est de savoir où se situe l’intérêt du Québec.

Historiquement, la présence d’un gouvernement minoritaire à Ottawa, libéral ou conservateur, a comporté des avantages nettement supérieurs à ses inconvénients, tandis qu’un gouvernement majoritaire, surtout libéral, a systématiquement placé le Québec sur la défensive.

Certes, tous n’ont pas manifesté la même ouverture que les gouvernements minoritaires dirigés par Lester B. Pearson dans les années 1960, alors qu’Ottawa avait autorisé le Québec à créer son propre régime de pension, avait permis la création de la Caisse de dépôt et lui avait transféré de nombreux points d’impôt. Sur la scène internationale, on avait accordé une latitude sans précédent au Québec malgré l’agacement que cela causait à plusieurs dans la capitale fédérale.

Si le concept de « fédéralisme coopératif » a déjà eu un sens, c’est bien à cette période. La création de la commission Laurendeau-Dunton pouvait même laisser espérer qu’il s’incarnerait dans une constitution respectueuse des deux « peuples fondateurs ». Élu à la tête d’un gouvernement majoritaire, Trudeau père a rapidement mis un terme à ce qui lui apparaissait comme une dangereuse dérive.

Il est vrai que le gouvernement minoritaire de Stephen Harper n’a pas tenu les promesses qu’il avait faites dans le discours prononcé devant la Chambre de commerce de Québec en décembre 2005, quand il avait promis une nouvelle ère dans les relations fédérales-provinciales, l’encadrement du « pouvoir de dépenser » d’Ottawa, l’élimination du déséquilibre fiscal et l’adoption d’une « charte du fédéralisme d’ouverture ». Même Jacques Parizeau avait été impressionné.

Il a tout de même fait voter par la Chambre des communes une motion reconnaissant le Québec comme nation « au sein du Canada » et lui a accordé un siège statutaire au sein de la délégation canadienne à l’UNESCO. À la demande de Jean Charest, inquiet de sa propre réélection, il avait aussi augmenté la péréquation de 700 millions.

Quand il a réussi à faire élire une majorité aux Communes, le ton a radicalement changé. Les frictions avec le gouvernement Charest se sont multipliées. Il a même fallu s’adresser aux tribunaux pour empêcher M. Harper de détruire les données québécoises du registre des armes à feu.

Au cours des deux dernières années, Justin Trudeau n’a certainement pas engagé le fédéralisme canadien dans la voie de la décentralisation, loin de là, mais il a tout de même fait certains efforts pour le rendre moins détestable. L’accueil qu’il a réservé au projet de loi 96 sur la langue française en a surpris plusieurs et les 6 milliards que touchera le Québec en guise de compensation pour la création d’un réseau pancanadien de garderies seront les bienvenus.

Tout le monde a bien compris que cette amabilité avait de profondes motivations électorales, mais on n’empêchera pas un politicien de faire de la politique. L’idée n’est pas de punir M. Trudeau, mais de faire en sorte que ces bonnes dispositions ne disparaissent pas une fois qu’il aura retrouvé une majorité parlementaire.

Comme c’était le cas en 2019 avec Andrew Scheer, les positions même souvent évasives d’Erin O’Toole correspondent mieux aux prétentions autonomistes de François Legault. M. O’Toole lui-même est peut-être un peu plus fréquentable que son prédécesseur, mais son parti ressemble toujours et de plus en plus à un parc jurassique qui ne peut qu’effrayer une majorité de Québécois, qui comprendraient mal que leur premier ministre lui manifeste un quelconque appui.

Au reste, ce ne sont pas les conservateurs qui peuvent empêcher le Parti libéral d’accroître sa députation au Québec, mais le Bloc québécois. Yves-François Blanchet rêve sans doute en couleurs quand il évoque une récolte de 40 sièges, mais maintenir l’essentiel de ses acquis de 2019 porterait déjà un sérieux coup aux ambitions de M. Trudeau.

Au point où en est le PQ, M. Legault n’a pas à craindre que l’appui du Bloc lui permette de causer de sérieux ennuis à la CAQ à l’élection québécoise de l’an prochain. Au-delà d’un certain soutien moral, il serait d’ailleurs mal avisé pour le Bloc de mettre tout son poids derrière un parti dont l’existence paraît aussi incertaine.

M. Blanchet ne s’attend sûrement pas à ce que M. Legault l’appuie ouvertement. Une bienveillante neutralité lui suffira largement. Chacun y trouverait son compte, le Québec au premier chef.

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