«Je n’appellerai plus le 911 »

Devant l’hôtel de ville de Repentigny mercredi soir, un peu avant le rassemblement à la mémoire de Jean René Junior Olivier, abattu par la police le 1er août alors qu’il était en détresse et armé d’un petit couteau de table, les organisateurs distribuaient des t-shirts. « Justice pour Junior » pouvait-on lire, au-dessus de trois marques de balles ensanglantées imprimées à la hauteur du thorax, représentant les tirs ayant causé la mort de l’homme de 38 ans.

« J’ai appelé le 911 pour demander de l’aide. Au lieu de m’aider, on a abattu mon fils », a lancé sa mère, Marie-Mireille Bence, devant les centaines de personnes venues témoigner leur colère. « Je ne savais pas ce que ça voulait dire, vraiment, de les laisser entrer dans la maison. En trois minutes, on a abattu mon fils. Si un jour j’ai un problème, je n’appellerai plus le 911. Je resterai avec mes problèmes », a poursuivi Mme Bence. « J’ai appelé pour de l’aide, et ils ont tué mon fils. »

  

Personne dans la foule, ce soir-là, ne considérait la mort de Jean René Olivier comme un événement isolé. Elle s’ajoute à une longue liste d’abus policiers et de profilage racial dénoncés depuis longtemps à Repentigny. Au micro, les témoignages se sont succédé pour le rappeler : harcèlement, amendes, interpellations arbitraires et constantes…

Des citoyens comme des groupes communautaires de Repentigny ont déjà déposé des plaintes en déontologie policière, auprès de la Commission des droits de la personne, devant les tribunaux. On a interpellé la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, afin qu’une enquête soit ouverte sur le Service de police de Repentigny. Ce à quoi on ne répond par rien d’autre que le déni habituel du racisme systémique.

D’ailleurs, pas un mot à Québec sur la mort de Jean René Olivier — un silence d’autant plus lourd que la Ville de Repentigny se trouve en partie dans la circonscription de François Legault, et qu’on annonce ces jours-ci en grande pompe un soutien accru aux forces policières pour lutter contre la violence par armes à feux dans la région de Montréal.

L’attention politique accordée aux morts par balle est bien sélective : on souligne à grand trait les violences attribuées au « crime organisé et aux gangs de rue », mais on dit peu de choses des interventions policières auprès des personnes en crise, qui sont en croissance significative et qui se soldent trop souvent par une mort. Surtout lorsque la personne en détresse est noire ou autochtone. Ce sont des décès qui devraient être évités et qui laissent des familles seules face à des institutions policières se comportant comme si elles n’avaient de comptes à rendre à personne.

  

Le cas de Koray Kevin Celik est revenu discrètement dans l’actualité ces dernières semaines à la suite d’une petite victoire judiciaire. Pour rappel, en 2017, la mère de Koray Celik signale le 911 à la suite d’une dispute avec son fils, qui se trouve sous l’effet de l’alcool et de médicaments antidouleur. Le jeune homme de 28 ans est calme lorsque les policiers se présentent à la résidence familiale de l’Île Bizard, mais on l’immobilise au sol et on le frappe jusqu’à ce que les agents constatent qu’il ne respire plus. On entame alors des manœuvres de réanimation et on escorte ses parents à l’extérieur de chez eux contre leur gré. L’intervention se solde par le décès de Koray Celik.

Les parents du jeune homme, qui tentent depuis d’obtenir justice pour la mort de leur fils, poursuivaient le Bureau des enquêtes indépendantes et le procureur général du Québec. On leur reprochait d’avoir rendu publics les résultats de leur enquête en ne relatant que la version des policiers et, surtout, en sachant que la famille contestait ce récit.

En juin, la Cour du Québec a reconnu que le BEI avait manqué à son devoir d’indépendance lors de la diffusion des résultats de son enquête et a accordé 30 000 $ en dommages à la famille Celik.

Il s’agit d’une victoire bien modeste, d’autant plus que seul un blâme déontologique a été attribué aux agents dans cette affaire. Le début de l’enquête publique du coroner sur l’événement se fait aussi toujours attendre. Reste qu’il s’agit d’une reconnaissance judiciaire de ce qu’on reproche au BEI depuis sa création : ce mécanisme d’enquête, censé contre-vérifier le travail policier lorsque des citoyens sont blessés ou tués lors d’interventions des forces de l’ordre, se comporte comme le prolongement des services de relations publiques des corps policiers.

  

On est encore bien loin de pouvoir parler d’une quelconque forme de justice ou de réparation. Mais au moins, il y a peut-être là l’ombre du début d’un diagnostic posé sur un système d’impunité rarement remis en question.

Comment arrive-t-on encore à justifier, sans ciller, que les balles qu’on tire et les coups qu’on assène à des personnes en crise constituent une solution de « dernier recours » ? La facilité avec laquelle le ronron médiatique relaie cette analyse, comme une formule écrite d’avance, est terrifiante.

Tuer une personne en crise — armée d’un tournevis, d’un petit couteau ou de rien du tout — n’est pas une solution de dernier recours. C’est un choix que l’on met collectivement à la disposition des policiers, et qu’on les laisse exercer dans un contexte où leur utilisation de la force létale n’est à peu près jamais contestée. Surtout lorsqu’il s’agit de personnes noires, de personnes autochtones, de personnes vulnérables, révélant ainsi la valeur que l’on accorde à certaines vies.

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