Ferry écolo

Le philosophe français Luc Ferry se dit écologiste, mais vous ne le verrez pas acclamer Greta Thunberg dans une manifestation. Partisan de l’écomodernisme, une théorie postulant la possibilité, grâce à l’innovation technologique, d’avoir une croissance infinie tout en éliminant la pollution, Ferry abhorre les écologistes qui ne voient le salut de l’humanité que dans la décroissance. Animés par des « passions tristes » comme la peur et le désir de punir, ces radicaux, écrit le philosophe, nous préparent « un monde inhumain, adossé à un naturalisme négateur des libertés ».

Dans Les sept écologies (L’Observatoire, 2021, 288 pages), Ferry part du constat suivant, qui ne permet pas le scepticisme : la planète va mal et il y a urgence à s’en préoccuper. Dans cette conjoncture, explique-t-il, « les principaux débats sur l’environnement ne sont pas entre écolos et antiécolos, mais entre militants écologistes en désaccord entre eux, sur le plan tant intellectuel que politique ».

Ferry propose donc sept grandes tendances en la matière : le catastrophisme, l’alarmisme révolutionnaire — avec ses variantes écoféministe, décoloniale et végétalienne —,l’alarmisme réformiste (le développement durable) et l’écomodernisme. Ces sept tendances peuvent être regroupées en deux camps : les cinq premières se rejoignent dans un radicalisme de gauche favorable à la décroissance, et les deux autres se rejoignent dans un parti pris pour la croissance.

Figure intellectuelle de la droite républicaine française attachée à la social-démocratie, Ferry ne cache pas ses partis pris, mais il s’efforce de présenter honnêtement les thèses qu’il rejette — celles du premier camp — avant de les critiquer. Maître de la prose argumentative, le philosophe, dans un style plein d’allant et sans jargon, plaide pour une « écologie positive » et non punitive, appuyée sur la science, sur l’intelligence et sur la volonté politique démocratique.

Les effondristes sont les premiers à subir les foudres de Ferry. Pour ces écolos radicaux, dont la tête d’affiche est le mathématicien Yves Cochet, il est déjà trop tard pour éviter la catastrophe, qui entraînera des milliards de morts et une déstructuration totale de nos sociétés. Il n’y a donc plus rien à faire, sinon préparer le « monde d’après », qui sera divisé en petits territoires autogérés, n’utilisera que des énergies renouvelables, aura une alimentation végétale et locale ainsi qu’une mobilité naturelle (à pied, à vélo ou à cheval). « Je préférerais sans hésitation prendre le risque de la mort plutôt que d’adhérer par peur à l’idéal de vie amoindrie qu’ils veulent instaurer de gré ou de force », écrit Ferry.

Les alarmistes révolutionnaires, dont l’astrophysicien Aurélien Barrau est un des leaders, voient aussi la catastrophe venir, mais, contrairement aux précédents, souhaitent l’empêcher, en proposant dès maintenant une politique de décroissance : moins de chauffage et de climatisation, fin des voyages en avion et en voiture, frein à l’urbanisation, abandon de la politique nataliste, forte incitation au végétalisme et, puisque tout cela ne passera pas comme une lettre à la poste, instauration d’une « tyrannie bienveillante », selon la formule du philosophe Hans Jonas.

Ferry critique sévèrement ce programme selon lui impossible à organiser en démocratie, fondé sur des prémisses scientifiques très contestables — les concepts de « jour du dépassement » et d’empreinte écologique, par exemple —, technophobe et plus destructeur de l’Occident que bénéfique pour la planète. On ne convaincra pas les modernes que nous sommes de sauver la planète, écrit-il, en niant ce qui constitue le propre de l’humain, c’est-à-dire sa « capacité de perfectibilité infinie » qui passe par son désir de s’éduquer, d’innover, de maîtriser la nature et de s’en démarquer.

Dans Le nouvel ordre écologique, en 1992, Ferry opposait déjà les écolos fondamentalistes aux réformistes partisans de la croissance verte et se rangeait dans le camp des seconds. Sa position a évolué. Le développement durable, dit-il aujourd’hui, est insuffisant. Il faut aller plus loin dans le souci écologique sans renoncer à la croissance, et c’est ce que permettrait le programme écomoderniste, défendu notamment par d’anciens militants de Greenpeace.

Cette théorie repose sur deux piliers : le découplage entre la croissance et la destruction de l’environnement — on intensifie l’urbanisation pour libérer la nature sauvage, par exemple, et on privilégie l’énergie nucléaire — et l’économie circulaire, dans laquelle tout est conçu, dès l’origine, pour être indéfiniment recyclé. En matière d’alimentation, et dans un souci de bien-être animal, le technophile Ferry plaide pour le développement de la viande cellulaire.

Anticatastrophiste, je me réjouis de ce livre ; technosceptique, je me garde de m’emballer.

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