S’il était votre fils

« Je suis en colère. J’ai appelé pour de l’aide, et ils ont tué mon fils. » C’est ainsi que Marie-Mireille Bence a résumé en conférence de presse, terriblement, l’intervention policière qui s’est conclue avec trois balles dans le corps de son fils Jean René Junior Olivier, dimanche dernier à Repentigny. Mme Bence a composé le 911, car elle craignait que son fils de 38 ans, en détresse psychologique, ne soit un danger pour lui-même. Résultat : on lui a enlevé la vie.

J’écoute Mme Bence, et je vous demande sincèrement : si je me retrouvais seule, un jour, avec mon père, mes frères, mon copain, un cousin ou un ami en train de vivre un épisode psychotique et que je m’inquiétais pour sa sécurité, est-ce que vous me recommanderiez de composer le 911 ? En sachant qu’environ 40 % des personnes tuées par des balles policières au Canada sont en détresse psychologique ? En sachant que les personnes noires et autochtones ont entre 10 et 20 fois plus de chances de perdre la vie lors d’une intervention policière que la moyenne de la population canadienne ?

On vit dans un monde où l’on refuse de recevoir un vaccin d’AstraZeneca à cause d’un risque très rare de complication qui survient environ six fois sur un million, et où l’on poursuit les grandes compagnies pour ne pas avoir divulgué certains risques pour la santé causés par leur produit. Ne serait-on pas justifié, aussi, d’hésiter avant d’inoculer une intervention policière à ses proches, vu les risques d’autant plus élevés ? Ne faudrait-il pas entendre un message d’avertissement lorsqu’on signale le 911 ? « Attention avant de procéder, particulièrement si vous appelez pour une personne noire ou autochtone en crise. Les effets secondaires potentiels — non pas communs, mais reconnus — incluent les blessures graves et la mort, pour lesquelles nous ne porterons aucune responsabilité criminelle. Si vous voulez continuer, appuyer sur le 1. »

  

Vous me trouverez choquante, cynique, affreuse de poser la question en ces termes.

C’est que j’ai vu comment la famille de Pierre Coriolan, tué par le SPVM en 2017 alors qu’il était en crise, a pleuré sa mort. J’étais à côté de la mère de Nicholas Gibbs, tué par le SPVM en 2018 alors qu’il était en crise, lorsqu’elle a demandé pourquoi son fils a été abattu devant chez elle alors qu’il faisait dos au policier. J’ai serré dans mes bras la famille d’Abdirahman Abdi, qui était en crise lorsqu’il a été frappé fatalement à la tête par la police d’Ottawa en 2016. Je me souviens aussi d’Alain Magloire, d’Andrew Loku, de D’Andre Campbell, de Rodney Levi, de Chantel Moore, de Koray Kevin Celik, de Regis Korchinski-Paquet et combien d’autres, ici comme partout au Canada, qui ont perdu la vie dans les dernières années alors que c’était, dans la plupart des cas, la famille elle-même qui avait appelé à l’aide.

Cette liste est longue, je pourrais continuer longtemps. Je la trouve trop longue, cette liste, et je suis franchement fatiguée de la réciter. Et je sais que bien d’autres, qui travaillent ces questions au corps depuis bien plus longtemps, sont encore bien plus épuisés que moi.

Mais vous n’avez toujours pas répondu à ma question.

  

Si l’un de mes frères, mon père, mon copain, mon cousin ou mon ami faisait, pour une raison ou une autre, une psychose, et que je m’inquiétais pour lui, devrais-je composer le 911 ? Si une proche de Jean René Junior Olivier vous regardait droit dans les yeux et vous annonçait qu’elle ne ferait plus jamais appel aux services d’urgence, vous chercheriez à la raviser ?

J’insiste, parce qu’on ne cesse de parler de « lien de confiance » fragile entre les corps policiers et les communautés traumatisées par le profilage racial, particulièrement à Repentigny, et d’aspirer au « rapprochement » — de bien grands mots qui peuvent sonner abstraits. Quand on parle de « lien de confiance » rompu entre une communauté et les soins de santé, cela veut dire qu’une personne qui souffre d’un mal de ventre atroce réfléchira deux fois avant de se rendre à l’hôpital. Peut-être que son cancer sera diagnostiqué trop tard. Si une femme noire se demande si les policiers useront de force démesurée sur son conjoint, ou si la DPJ ne cherchera pas à lui enlever injustement ses enfants alors qu’elle subit elle-même de la violence conjugale, c’est sa vie qu’elle met en danger.

Lorsque les « bavures », « incidents » et autres « tragédies » aux mains des services publics sont assez nombreux et nous inquiètent assez pour qu’on se demande s’il faut risquer — oui, risquer — d’y avoir recours, on est déjà, d’une certaine façon, devenu un citoyen de seconde zone.

  

Il faut donc cesser de lire et de commenter ces tragédies comme des réalités abstraites, lointaines, et se demander plutôt : et si c’était son proche à soi qui, lors d’un épisode psychotique, sombrait dans la paranoïa et s’imaginait qu’on était sur le point de l’attaquer ? Si c’était votre frère que six policiers armés jugeaient assez « menaçant », avec son petit couteau de cuisine, pour l’abattre à coups de fusil, attendriez-vous le résultat de l’enquête avant de vous sentir en colère ? Si c’était de votre fils qu’on parlait sur les réseaux sociaux à grands coups d’« il n’avait qu’à écouter [malgré sa psychose] » ou de « ce n’était pas un enfant de chœur, voyez-vous [donc sa mort se justifie] », comment vous sentiriez-vous ?

Si c’était votre proche à vous qui était mort ainsi, et qu’on vous disait que la police britannique, qui ne porte généralement pas d’armes à feu, arrive sans problème à intervenir auprès des personnes en crise munies d’armes blanches sans se sentir menacée, simplement en ayant le bon sens d’amener des boucliers antiémeutes ? Ou que les travailleurs de la santé et des services sociaux ne portent pas de fusil et font face régulièrement à des personnes en crise sans s’armer ?

Ne seriez-vous pas en colère, vous aussi, qu’on reste enfermés dans un petit paradigme étroit, cas après cas, enquête après enquête, année après année, sans chercher à changer drastiquement l’organisation des services d’urgence auprès des personnes en crise ?

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