Le monde sur ses épaules

À l’occasion de l’ouverture des Jeux olympiques en 2016, le magazine Time présente en couverture une étoile montante du monde sportif : Simone Biles, « The Game Changer », lit-on. La gymnaste est alors invaincue depuis 2013 sur le circuit international et on la dit imbattable. En marge de la compétition à Rio, à un journaliste qui lui demande si elle est la prochaine Usain Bolt, elle répond : « Je suis la première Simone Biles. » Une icône est née.

Cinq ans plus tard, Biles est toujours invaincue. Sa domination est même plus claire que jamais. Des jurys ont récemment plafonné le coefficient de difficulté de ses routines pour dissuader les autres gymnastes d’imiter ses prouesses, jugées trop périlleuses. À l’approche des Jeux de Tokyo, on a parlé de sa victoire et de celle de l’équipe états-unienne comme d’une certitude, d’un couronnement inévitable.

Le spectacle des corps exceptionnels qui déjouent toutes les limites est au cœur de l’engouement olympique. Une bonne part de la planète avait tellement hâte d’assister au triomphe de Simone Biles. Si bien que son retrait de la compétition a généré une onde de choc cette semaine. Pourtant, les signes avant-coureurs étaient là, bien visibles et clairement exprimés.

175 ans de prison pour agressions sexuelles

Dans une entrevue accordée un peu avant les Jeux, Biles confiait que le meilleur moment de sa carrière était sa plus récente pause d’entraînement. Sur Instagram, la veille de la compétition, elle écrivait avoir parfois le sentiment de « porter le monde sur ses épaules »

Biles a passé les dernières années à garder le cap sur l’entraînement, après avoir révélé qu’elle aussi avait été exploitée sexuellement par l’ex-médecin de l’équipe olympique américaine Larry Nassar, condamné en 2018 à 175 ans de prison pour agressions sexuelles.

Depuis plus d’un an, Biles, la seule « survivante » de l’équipe des Jeux de Rio, répète sur toutes les tribunes qu’elle poursuit sa carrière pour forcer USA Gymnastics à transformer la culture d’abus et d’impunité qui règne dans le monde de la gymnastique d’élite. Car il ne s’agit pas que de Larry Nassar : il s’agit de tout un système, soutenu par des milliards de dollars, qui vise à « produire » des championnes en broyant des vies au passage.

Méthodes d’entraînement abusives

Durant les Jeux de Rio, alors que le monde entier tombait en adoration devant Simone Biles, l’IndyStar, un quotidien d’Indianapolis publiait une enquête révélant qu’USA Gymnastics aurait enterré des accusations d’abus sexuels visant plus d’une cinquantaine d’entraîneurs. Cette enquête a vite mené au premier témoignage public visant Larry Nassar. On a su plus tard que, pendant deux décennies, USA Gymnastics avait systématiquement ignoré les témoignages visant Nassar. À ce jour, il y en a eu plus de 500.

À cela s’ajoutent les méthodes d’entraînement manifestement abusives préconisées dans les plus hautes sphères de ce sport, où la quête d’excellence semble tout justifier. Les États-Unis dominent la gymnastique artistique féminine depuis les années 1990. Ils ont remporté les cinq derniers titres olympiques pour le championnat général individuel, de 2004 à 2021. Une séquence qu’aucun pays n’a égalée, pas même l’Union soviétique dans ses plus belles années. Sauf que la victoire est conquise au mépris de l’intégrité physique et psychologique des athlètes.

Le public semble avoir une capacité infinie à s’émerveiller des prouesses des gymnastes sans voir l’abus qui se déroule pourtant au grand jour. Cette semaine, Kerri Strug, membre de l’équipe victorieuse des Jeux olympiques de 1996, a salué le retrait de Simone Biles. Rappelons que Strug, lors de la finale du championnat par équipe à Atlanta, avait été contrainte de faire son saut malgré une cheville cassée, pour garantir à son équipe une victoire confortable.

Comme des poupées-voltiges obéissantes

On relaie encore fréquemment les images de ce saut : son atterrissage sur une jambe, son cri de douleur en saluant les juges, sa jambe en attelle sur le podium. J’ai souvent vu ces images utilisées comme exemple de ténacité, d’excellence sportive.

En visionnant tout l’événement, on peut voir Strug être transportée hors de la zone de compétition par Larry Nassar et Béla Károlyi, l’ex-entraîneur de l’équipe roumaine, aujourd’hui critiqué pour avoir imposé des méthodes tyranniques et dangereuses aux gymnastes olympiques, de Nadia Comaneci à Simone Biles. Ce que l’histoire n’a pas retenu de la performance héroïque de Strug, c’est qu’elle n’avait pas le choix.

Plusieurs évoquent aussi ces jours-ci le cas d’Elena Mukhina, gymnaste soviétique qui, avant les Olympiques de 1980, est devenue quadriplégique à la suite d’une chute survenue après avoir été contrainte de reprendre l’entraînement trop tôt. Mukhina avait pourtant répété qu’elle ne se sentait pas dans un état mental adéquat pour performer. Elle non plus n’a pas eu le choix ; elle est décédée en 2006 des suites de sa blessure.

En refusant de se donner en spectacle au risque de sa vie, Simone Biles a marqué quelque chose comme la fin d’une ère. Une ère où les gymnastes étaient envisagées comme des poupées-voltiges obéissantes, rompues aux ordres des entraîneurs, prêtes à endurer tous les abus pour remporter l’or.

Simone Biles tente d’inaugurer une ère de la dignité. Pour les gymnastes, pour les athlètes, pour les femmes.

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